Les forces du Conseil de Transition du Sud (CTS, les séparatistes du Sud Yémen) ont avancé ces dernières semaines – soutenues par les Emirats Arabes Unis – vers l’est du Yémen en s’emparant de vastes territoires dans les gouvernorats du Hadramaout et d’al-Mahra.
L’Arabie Saoudite, qui a investi un important capital politique (en négociant avec les Houthis) dans la désescalade de la guerre au Yémen pour se désengager du conflit, a la semaine dernière mené des frappes militaires visant des positions du CTS, après avoir dénoncé une « escalade injustifiée » et appelé le mouvement séparatiste à se retirer « de manière urgente » du Hadramaout et d’al-Mahra. Ces frappes ont surtout été un tir de sommation pour souligner la détermination saoudienne.
Abou Dhabi, que le ministre saoudien des affaires étrangères avait explicitement accusé d’avoir franchi une ligne rouge au Yémen, a cédé à la pression de Riyad en annonçant le retrait de ses forces armées du Yémen et en déclarant qu’il « saluait les efforts entrepris par le royaume d’Arabie Saoudite pour soutenir la sécurité et la stabilité » au Yémen et dans la région. Les deux pays ont ensuite cherché à minimiser la portée de ces incidents et à montrer qu’ils oeuvraient à la désescalade. L’administration Trump s’est de son côté employée à calmer le jeu par des appels du secrétaire d’Etat américain à ses homologues saoudien et émirati.
Toutefois, le CST a rejeté l’appel de Riyad à des discussions, affirmant qu’il continuerait à sécuriser le Hadramaout et al-Mahra, et il a même annoncé entamer un processus de deux ans vers l’indépendance des territoires qu’il contrôle, y compris la ville d’Aden ; ce qui constitue un défi direct à l’autorité saoudienne – qui appuie le gouvernement légitime du Yémen – et indique plutôt un durcissement des positions.
La priorité pour Riyad et Abou Dhabi est cependant d’éviter que la crise s’envenime. L’ambassadeur saoudien au Yémen a ainsi tenu pour seul responsable des évènements en cours le chef du CTS, Aidarus Al Zubaidi. Le gouverneur du Hadramaout a également annoncé le lancement d’une opération – soutenue par l’Arabie Saoudite – uniquement dirigée contre les séparatistes, en vue de reprendre la main sur les bases militaires de la région.
Il reste que cette crise au Yémen remet sur le devant de la scène la compétition régionale entre Riyad et Abou Dhabi. Si les deux pays demeurent alignés contre les Houthis, leurs intérêts divergent en effet sur la question du Sud Yémen et de la future architecture de l’Etat yéménite.
Pour Riyad, un affaiblissement du gouvernement légitime du Yémen – installé à Aden – au profit du CTS ouvrirait potentiellement la voie à une partition du Yémen, avec les Houthis contrôlant le Nord et les séparatistes le Sud. Or le royaume se considère comme le leader naturel du Golfe et le rassembleur de la famille arabe. Il prône donc la stabilité régionale afin de se consacrer à son programme économique national, la Vision 2030. A ce titre, il juge que ses intérêts sont fragilisés par ce qu’il considère être l’aventurisme croissant d’Abou Dhabi.
De leur côté, les EAU – obsédés par la lutte contre les Frères Musulmans – ont progressivement axé leur politique étrangère sur le soutien à des groupes para-étatiques au Yémen, au Soudan et en Somalie, ainsi qu’en Libye. Ils mènent en réalité une stratégie d’influence régionale dans l’océan indien au sud de la péninsule arabique et en mer rouge, de manière à sécuriser les deux rives du détroit de Bab el Mandeb : avec le CTS à Aden et Mukalla, et au Somaliland – où les EAU ont une base militaire – de connivence avec Israël.
En effet, la rivalité entre les deux monarchies du Golfe s’est aggravée après qu’Israël a reconnu la république autoproclamée du Somaliland, suscitant la condamnation de l’Arabie Saoudite (et de la plupart des pays arabes), alors que les EAU se sont abstenus de critiquer l’initiative israëlienne. Cette reconnaissance par Tel Aviv pourrait en effet ouvrir la voie à l’intégration du Somaliland dans les accords d’Abraham – dont fait partie Abou Dhabi – et le CTS y verrait sans doute un précédent pour déclarer l’indépendance du Sud Yémen. Elle souligne par ailleurs la différence d’approche entre Riyad et Abou Dhabi sur la question israëlo-palestinienne : alors que l’Arabie conditionne la reconnaissance d’Israël à l’engagement d’un processus clair et contraignant menant à la création d’un Etat palestinien, la politique émiratie endorse dans les faits l’approche américaine d’une « paix économique et sécuritaire » au détriment d’une solution équitable de la question palestinienne. De même, au Soudan, les EAU soutiennent les « Forces de soutien rapide », tandis que l’Arabie Saoudite privilégie l’armée soudanaise dirigée par le général Bourhane.
Derrière la crise entre Abou Dhabi et Riyad sur le dossier yéménite, et même si les deux pays s’efforcent de rétablir le silence qui entourait depuis quelques années leurs divergences sur plusieurs dossiers, il est clair qu’il existe aujourd’hui une différence de visions de la région. A cela, il faut ajouter la concurrence de plus en plus claire – et c’est un élément essentiel – entre la Vision 2030 saoudienne et la volonté émiratie de préserver son statut actuel de hub régional en matière de tourisme, de logistique et de finance. Et on peut difficilement masquer le désamour entre les deux dirigeants, Mohamed ben Zayed ressentant une certaine ingratitude de la part de Mohamed ben Salman – qu’il a autrefois fortement recommandé à l’administration Trump – et qui aujourd’hui entend conforter la primauté du royaume dans le Golfe et au Moyen Orient.
On peut toutefois compter sur les Etats-Unis pour éviter au maximum un dérapage de la rivalité entre l’Arabie Saoudite et les EAU, car ce sont – outre Israël – les premiers partenaires stratégiques de Washington dans la région, tant sur le plan économique (cf. les promesses spectaculaires d’investissements aux Etats-Unis) que politique, face à l’Iran.


