Selon le dernier rapport du Global Carbon Project publié fin 2025, les émissions mondiales de CO2[1] ont atteint leur record en 2025 : 42,2 Gt[2]. Pour bien comprendre les enjeux autour de cette donnée, il est nécessaire de la mettre en perspective avec notre « budget carbone » (170 Gt de CO2), c’est-à-dire notre plafond maximal d’émissions pour rester sous le seuil de 1,5°C de réchauffement global, conformément à l’Accord de Paris sur le Climat. Si cette tendance se poursuit, notre budget carbone sera dépassé d’ici quatre ans. Ce constat alarmant appelle à une prise de conscience collective et à la mise en œuvre d’actions concrètes. Bien qu’imparfait et aujourd’hui fragilisé par une crise de confiance, le crédit carbone demeure un outil potentiellement structurant de la décarbonation, à condition d’une refonte institutionnelle profonde.
Qu’est-ce qu’un crédit carbone ?
Les crédits carbone désignent des instruments financiers qui visent à soutenir des projets de décarbonation[3]. Concrètement, un crédit carbone représente une tonne de CO2e, c’est-à-dire une quantité de gaz à effet de serre équivalente à une tonne de CO2 qui a été absorbée ou évitée dans l’atmosphère. A ce stade, les crédits carbone sont principalement utilisés par les entreprises pour compenser leurs émissions, ou pour contribuer directement à la transition écologique dans un cadre non-réglementaire (volontairement).
Le marché des crédits carbone est différent du marché des quotas d’émission. Bien que les deux poursuivent un objectif quasi-similaire (contenir la progression des émissions de GES), ces deux systèmes sont bien différents. Les marchés de quotas d’émission reposent sur un cadre réglementaire strict : toute entreprise qui dépasse son seuil d’émission doit acheter des « droits à polluer » auprès d’entreprises moins émettrices. Ces quotas sont des instruments financiers et réglementaires, liés uniquement à des plafonds d’émission, sans lien direct avec un flux physique de réduction de CO2. À l’inverse, le marché du crédit carbone associe chaque crédit à une action concrète de décarbonation ou d’absorption de CO2e (plantation d’arbres ou installation de technologies propres). Il s’agit donc d’un produit lié à un flux matériel de CO2e évité ou séquestré, et non d’un simple droit à émettre. Par ailleurs, le marché des crédits carbone n’est pas régionalement délimité, mais bien transfrontalier (une entreprise singapourienne peut, par exemple, acheter des crédits carbone émis par un projet suisse au Mexique). Si tel est déjà le cas dans certaines régions du monde comme la Californie, il convient de noter que les deux marchés ont vocation à interagir en Europe d’ici quelques années.
À ce stade, le marché des crédits carbone repose essentiellement sur le principe du volontariat. Une exception notable est CORSIA (Carbon Offsetting and Reduction Scheme for International Aviation), dans lequel la compensation des émissions des compagnies aériennes devient progressivement obligatoire pour certains vols internationaux, en utilisant des crédits carbone certifiés.
Une rentabilité différenciée en fonction des marchés et des types de projets
Selon les chiffres de la DG Trésor (2024), 84 Mt CO2e absorbées ou évitées ont été échangées sur le marché volontaire des crédits carbone en 2024. Cela représente 0,5 Md USD. Si l’on dresse une typologie des crédits émis sur la période 2023 -2024, on constate que la majorité (41%) est issue de projets liés aux forêts (prix du crédit estimé à 9,6 USD). En comparaison absolue, seuls 3% des projets concernent le secteur agricole (prix du crédit estimé à 6,7 USD). En termes de localisation des projets, c’est l’Amérique latine qui est en tête du classement (31%), suivie de près par l’Amérique du Nord (28%). Quant aux prix de vente sur le marché volontaire, les crédits d’évitement ont une valeur moindre (4,1 USD en 2024) relativement aux crédits d’absorption (19,5 USD). De la même manière, les crédits vendus sur le marché volontaire ont des prix plus faibles que les crédits vendus sur le marché réglementaire. Cela est dû aux standards élevés de ce dernier type de marché. Les organismes certificateurs privés (Verra, Gold Standard) qui examinent la qualité des crédits suivent des méthodologies d’évaluation plus exigeantes que sur le marché volontaire. Cela rend les produits plus fiables, donc plus chers.
Si les crédits carbone ont vu le jour dans les années 1990 et ont atteint leur apogée en 2021, leur marché subit depuis 2022 une dépréciation du fait d’une crise de confiance. Il s’agit dès lors d’en comprendre les causes, d’identifier des solutions et d’évoquer les perspectives pour le marché.
Une crise de confiance qui frappe le marché des crédits carbone depuis 2022
Le marché des crédits carbone, au plus haut en 2021 avec plus de 2 Mds USD d’échanges pour 500 Mt CO2e, a décru de moitié en volume en 2022, avant d’atteindre son niveau le plus bas depuis 2018 en 2024 (0,5 Md USD).
Plusieurs facteurs sont à l’origine de ce déclin, mais c’est bien la crise de confiance des acheteurs qui prédomine. Celle-ci est d’abord liée à une baisse de la qualité des crédits, laquelle va de pair avec des velléités de greenwashing par de nombreux porteurs de projets. L’étude Do Carbon Offsets Offset Carbon de l’American Economic Journal, publiée en 2025, a remis en cause l’essence même du crédit carbone en prouvant que les tonnes de CO2e évitées ou absorbées échangées sur le marché n’avaient en réalité pas contribué à la réduction globale des GES. Les résultats sont sans équivoque : la majorité des projets analysés ne représente pas de réduction d’émissions additionnelles réelles ; le marché des crédits carbone n’a comporté que 13% de projets entrainant de véritables réductions d’émissions en 2024 ; les projets forestiers (les plus nombreux, cf. ci-dessus) ont le plus souvent perdu le carbone stocké à cause d’incendies ou de déforestation illégale ; et de nombreux projets souffrent de double-comptage (la réduction des émissions est décomptée deux fois, par le pays hôte et par le porteur de projet).
Par un effet domino, la baisse de la qualité des crédits entraîne un phénomène d’antisélection (Akerlof, 1970) par les acheteurs sur le marché. Ces derniers, n’ayant aucun recul sur la qualité des produits vendus du fait d’un manque de transparence général, se réorientent sur les produits les moins chers. Cela génère une éviction des meilleurs crédits (qui sont aussi les plus chers), abandonnant de facto le marché aux produits de mauvaise qualité.
Ces défaillances de marché nécessitent dès lors une refonte profonde du système global d’encadrement des crédits et de leurs échanges.
La mise en place indispensable de garde-fous institutionnels pour garantir l’impératif de décarbonation
La crise de confiance évoquée ci-dessus est causée par un déficit d’intégrité global (de l’offre, de la demande et de l’infrastructure de marché). Celui-ci pèse sur les entreprises qui ont investi dans la décarbonation, puisqu’elles ne bénéficient pas pleinement de la valeur attendue de leurs efforts. Pour y pallier, les acteurs publics, privés et multilatéraux doivent travailler conjointement pour redonner au crédit carbone sa raison d’être (la décarbonation), et ainsi relégitimer et recrédibiliser son action.
Pour ce faire, plusieurs leviers (non-exhaustifs) sont ici identifiés. Au niveau des acteurs privés, au-delà des organismes certificateurs renommés, plusieurs initiatives de gouvernance non-réglementaires tentent de définir des méthodologies de « labellisation crédit carbone » plus exigeantes. C’est notamment le cas de l’ICVCM (Integrity Council for the Voluntary Carbon Market) qui a introduit des critères d’intégrité et de qualité permettant au développeur d’obtenir un label de qualité. Agissant comme un signal pour les acheteurs, ce type d’initiative permet de lutter contre le phénomène d’antisélection. De nombreuses agences de notation de projets de décarbonation se sont également développées. Par exemple, l’agence BeZero attribue des scores aux crédits carbone en fonction de leur exposition aux risques, tandis que l’agence Sylvera estime l’impact réel des projets.
A l’échelle mondiale, la mise en œuvre effective de l’article 6 de l’Accord de Paris suscite de fortes attentes. Il permettra d’encadrer les échanges de crédits carbone entre Etats (6.2), entre Etats et entreprises (6.4), et favorisera les transferts de compétences en matière de coopération climatique (6.8). En filigrane, l’article 6 agira comme un levier incitatif auprès des gouvernements nationaux. Par exemple, le système CORSIA (évoqué plus haut) fait face à un déséquilibre important entre l’offre insuffisante de crédits (un seul projet taggué CORSIA à ce stade, générant 15,8 millions de crédits) et les obligations auxquelles sont soumises les compagnies aériennes en matière de compensation (demande estimée à 150 millions de crédits). Pourtant, de nombreux projets cherchent à obtenir le tag CORSIA mais cela appelle l’obtention d’autorisations officielles auprès des Etats hôtes, lesquelles peinent à être délivrées par manque d’incitations réglementaires. L’article 6 serait utile à cette fin. Par ailleurs, il est prévu dans le cadre de ce dernier, de créer un registre mondial de comptabilisation des émissions. Aujourd’hui, ces registres ne sont que peu développés au niveau national, ce qui pose un problème technique pour décompter les émissions.
A l’échelle régionale, prenons l’exemple de l’Union européenne. Afin de favoriser le recours aux crédits carbone, l’UE prévoit d’autoriser d’ici 2036 l’utilisation d’un seuil maximal de 5% de crédits carbone hors UE dans le calcul de ses réductions d’émissions, dans le cadre de l’objectif de réduction de 90% des émissions GES par rapport à 1990 d’ici 2040.
À l’échelle nationale, il est important de rappeler que les États sont engagés, dans le cadre de l’Accord de Paris, à réduire leurs émissions de GES. Ces engagements sont consignés dans leur Contribution Déterminée Nationale (CDN) qui fixe des objectifs précis de réduction pour une période donnée. Une CDN claire et détaillée permet de mieux encadrer l’utilisation des crédits carbone et de prévenir les risques de double-comptage. A titre d’exemple, la CDN de la France fixe l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050, avec des étapes intermédiaires, notamment une réduction de 40 % des émissions entre 1990 et 2030. Elle précise également les secteurs concernés et les modalités d’usage des crédits carbone, renforçant la transparence et la crédibilité de la politique climatique nationale.
Restaurer l’intégrité pour faire du crédit carbone un levier crédible de la transition climatique
Face à l’urgence climatique et à l’épuisement rapide du budget carbone mondial, le crédit carbone ne peut être ni idéalisé ni disqualifié en bloc. En l’état, le marché souffre de défaillances structurelles majeures qui ont profondément entamé la confiance des acheteurs et fragilisé sa contribution réelle à la décarbonation globale. Ces failles ne sont toutefois pas intrinsèques à l’outil, mais résultent d’un déficit d’encadrement, de gouvernance et d’intégrité.
Dans un cadre institutionnel renforcé, le crédit carbone peut redevenir un instrument pertinent au service de la transition climatique, à condition d’être strictement complémentaire aux efforts de réduction directe des émissions. L’élévation des standards de qualité, la généralisation de mécanismes de certification crédibles, la transparence accrue via des registres nationaux et internationaux, ainsi que l’implémentation effective de l’article 6 de l’Accord de Paris constituent des prérequis indispensables à sa relégitimation. À ces conditions, le crédit carbone peut jouer un rôle d’orientation des flux financiers vers des projets à fort impact climatique, en particulier dans les régions en développement où les besoins d’investissement sont les plus importants.
[1] Le CO2 (dioxyde de carbone) est l’un des principaux GES (GES) responsables du réchauffement climatique. Les GES incluent également le méthane (CH4), le protoxyde d’azote (N2O) et d’autres gaz fluorés.
[2] Une gigatonne (Gt) équivaut à un milliard de tonnes. Une mégatonne (Mt) correspond à un million de tonnes.
[3] Ensemble des politiques et mesures visant à réduire ou éliminer totalement les émissions de GES liées aux énergies fossiles dans toutes les activités économiques.


