L’Occident à l’épreuve de Trump : faiblesse européenne, brutalité américaine

30.01.2026 - Regard d'expert

Un an après le début du second mandat de Donald Trump, la relation transatlantique traverse sa crise la plus grave depuis la fin de la guerre froide. Mais réduire ce séisme aux outrances du président américain serait une erreur de diagnostic. Trump n’est pas la cause première du malaise occidental : il en est le révélateur brutal. Derrière le choc, c’est l’épuisement stratégique des élites européennes, la fragilité des démocraties libérales et l’incapacité de l’Union à assumer le rapport de force qui sont désormais mis à nu.

Divorce transatlantique ?

Trump, l’agonie transatlantique et la crise des démocraties occidentales

Un an après le début du second mandat de Donald J. Trump, le paysage international ressemble à un champ de ruines balayé par un ouragan qui ne s’est jamais vraiment dissipé. Pour comprendre ce moment de bascule, il convient de graver dans le marbre la formule de l’ancien membre républicain du Congrès, le colonel et pilote de bombardiers B-2 Chris Stewart : « Trump doit être pris au sérieux, mais pas au pied de la lettre. »

Or, après douze mois dominés par la stratégie de l’outrance et une tactique de négociation fondée sur le choc, le monde — et l’Europe en particulier — a découvert que le véritable problème ne réside pas seulement dans la littéralité de ses propos, mais dans l’érosion systémique que sa méthode inflige à une relation transatlantique déjà profondément fragilisée.

La dégradation de l’ordre occidental ne saurait être imputée exclusivement aux excès verbaux de Trump ou à ses revirements spectaculaires. Elle est, pour une large part, le produit d’une perte de prestige et de crédibilité des classes politiques occidentales dans leur ensemble, et européennes en particulier. Nous sommes confrontés à une crise profonde du système démocratique, aggravée dans l’Union européenne par une structure bureaucratique hypertrophiée et inefficace, incapable de dialoguer avec un interlocuteur qui ne respecte que le rapport de force et méprise la faiblesse.

Comme l’a récemment souligné Ivan Krastev, « la crise des démocraties libérales n’est plus une crise de légitimité morale, mais une crise de performance ». C’est précisément ce déficit d’efficacité qui nourrit le ressentiment, la défiance et l’attrait croissant pour des formes de pouvoir brutales, simplificatrices et transgressives.

La méthode Trump : la stratégie du choc et de l’outrance en politique étrangère

Le Trump de 2025 est un animal politique aguerri, qui a appris à maîtriser les leviers du pouvoir fédéral. Contrairement à son premier mandat, marqué par le chaos interne et une hémorragie permanente de démissions, il s’appuie désormais sur une équipe cohérente et disciplinée : Susie Wiles en cheffe d’orchestre de l’ombre, Marco Rubio aux Affaires étrangères, Scott Bessent au Trésor. Cette efficacité accrue n’a pas adouci son style ; elle lui a simplement permis de se concentrer sur la scène internationale sans être accaparé par les incendies domestiques.

Trump pratique ce que l’on pourrait qualifier de « diplomatie transactionnelle à haute intensité ». L’outrance n’est pas un accident : elle est un outil délibéré destiné à désarçonner l’adversaire, à le submerger d’exigences maximalistes avant d’arracher des concessions qui, dans un cadre diplomatique classique, auraient exigé des années de négociation.

Mais cette méthode a un coût considérable : la destruction de la confiance entre alliés. Henry Kissinger avertissait déjà que « tout ordre international fondé uniquement sur la transaction et non sur des principes partagés est par nature instable ». Les zigzags permanents — menaces de droits de douane aujourd’hui, proclamations de réconciliation demain — ont transformé la politique étrangère américaine en une loterie permanente, minant la prévisibilité qui constituait l’un des piliers de la puissance occidentale.

Le flanc vulnérable : la décadence des élites européennes

C’est ici que l’analyse d’Andrew Bustamante, ancien officier de la CIA auditionné devant le Parlement européen, prend une dimension presque prophétique. Selon lui, l’érosion de la confiance démocratique en Europe n’est pas accidentelle : elle constitue un flanc stratégique exploité sans scrupules par la Chine, la Russie et désormais par un États-Unis devenu imprévisible. Le diagnostic est sévère : l’Europe continue de fonctionner comme un espace « permissif » pour l’ingérence, l’espionnage et la pression géopolitique, faute d’avoir investi sérieusement dans le hard power.

Les élites européennes ont longtemps vécu sous l’illusion que le soft power — normes, diplomatie, valeurs — suffisait à garantir leur sécurité. Bustamante rappelle que l’Europe affiche un bilan médiocre en matière de leadership stratégique depuis 1945, s’étant habituée à suivre un États-Unis qui entre aujourd’hui dans une phase de turbulence interne profonde.

À cela s’ajoute une bureaucratie européenne lente, procédurière, obsédée par le multitasking institutionnel et les processus sans fin, alors que le monde réel exige rapidité, clarté et capacité de décision. Ce décalage alimente la tentation, pour des dirigeants comme Trump, de traiter l’Union non comme un partenaire stratégique, mais comme un obstacle — ou, au mieux, comme un client captif.

Le mirage de Davos : Merz, Macron et Carney face à la tempête

Lors du dernier Forum économique mondial de Davos, les dirigeants européens ont tenté de projeter une image d’unité et de résilience qui, aux yeux de nombreux analystes, repose sur des fondations fragiles.

Friedrich Merz, chancelier allemand, a cherché à réveiller la « locomotive européenne » par un discours de réalisme économique, reconnaissant que l’Allemagne et l’UE doivent assumer leur propre défense si elles veulent être prises au sérieux à Washington. Mais cette rhétorique se heurte à une réalité industrielle affaiblie par des coûts énergétiques élevés et une dépendance technologique croissante.

Emmanuel Macron, fidèle à son credo, a de nouveau invoqué l’« autonomie stratégique » européenne. Il voit dans la crise transatlantique l’occasion historique de faire de l’UE une véritable puissance globale. Mais ces déclarations sonnent creux tant que l’Union demeure prisonnière de son éléphant bureaucratique. La souveraineté technologique et militaire ne se décrète pas ; elle se construit par l’investissement massif, la rationalisation réglementaire et une vision industrielle cohérente.

Mark Carney, enfin, a mis en garde contre la fin du « consensus de Washington » et la fragmentation accélérée de l’économie mondiale. Selon lui, la crédibilité des institutions occidentales est à son plus bas niveau, car elles ont échoué à gérer les grandes transitions — climatique, technologique, migratoire — d’une manière qui protège réellement les citoyens. La crise démocratique est, au fond, une crise de compétence : les peuples doutent désormais de la capacité de leurs dirigeants à résoudre des problèmes concrets.

Le cas du Groenland : quand l’outrance rencontre la géopolitique du XXIᵉ siècle

La collision entre le style trumpien et la réalité stratégique apparaît avec une clarté particulière dans le dossier groenlandais. Ce qui, lors du premier mandat, avait suscité sarcasmes et moqueries — l’idée d’acheter le Groenland au Danemark — mérite aujourd’hui une analyse débarrassée des réflexes condescendants.

Aucun analyste sérieux ne conteste que le Groenland constitue le « porte-avions insubmersible » de l’Arctique. Son rôle dans l’alerte avancée antimissile, le contrôle des routes polaires et l’accès à des ressources minérales critiques en fait un pivot stratégique du XXIᵉ siècle. Permettre à ce territoire de basculer dans l’orbite russe ou chinoise serait un désastre majeur pour la sécurité occidentale.

La brutalité des menaces proférées contre des alliés danois et européens, droits de douane à l’appui, relève cependant de l’erreur stratégique. Protéger l’Arctique en fracturant l’OTAN est une contradiction dans les termes. Ici, l’outrance a cessé d’être un outil tactique pour devenir une forme de pyromanie diplomatique. Une issue rationnelle s’impose : garantir la sécurité collective sans humilier ni aliéner les partenaires européens.

Crise de crédibilité et montée de la défiance

Trump n’est pas la cause première du malaise occidental ; il en est le symptôme le plus spectaculaire. L’effondrement du prestige des élites traditionnelles a ouvert un espace que le populisme transactionnel occupe avec aisance. Andrew Bustamante rappelle avec justesse que le leadership repose sur deux piliers : la compétence et la proximité authentique. En Europe, la perception dominante est inverse : celle d’élites déconnectées, réfugiées dans des normes conçues pour un monde qui n’existe plus.

L’Union européenne fait face à des risques existentiels — sécuritaires, économiques, démocratiques. Si les institutions occidentales échouent à démontrer qu’elles sont plus efficaces que les régimes autoritaires, le point de non-retour pourrait être atteint.

Vers un pragmatisme responsable et proactif

L’Europe, et l’Espagne en particulier, doivent tirer une leçon aussi évidente qu’urgente : ni la condescendance éclairée des élites de Davos, ni l’indignation morale permanente ne constituent une stratégie. Le moment exige un pragmatisme lucide.

Trois actions s’imposent :

  1. Reconstruire le hard power : l’Europe doit assumer le coût politique et budgétaire d’une véritable souveraineté technologique et militaire. La paix ne se quémande pas à Washington ; elle se dissuade depuis Bruxelles, Berlin, Paris et Madrid.
  2. Réformer radicalement la bureaucratie : dans un monde régi par des stratégies de choc, la lenteur administrative équivaut à une condamnation géopolitique.
  3. Réhabiliter le leadership de service : la crédibilité se reconquiert par la compétence et la capacité à résoudre des problèmes réels.

La dépendance structurelle vis-à-vis des États-Unis est devenue insoutenable. Washington exige une autonomie stratégique européenne tout en cherchant à maintenir sa subordination. L’Europe doit choisir : devenir un pôle de puissance à part entière dans un monde multipolaire, ou se résigner à n’être qu’un parc à thème de la démocratie du XXᵉ siècle, administré par une bureaucratie inefficace et protégé par un allié de plus en plus volatil.

Comme l’écrivait Edmund Burke : « Un État qui n’a pas les moyens de changer n’a pas les moyens de se conserver. » Trump nous a placés face au miroir. Ce que nous y voyons n’est pas seulement son visage provocateur, mais aussi nos propres faiblesses et nos hésitations. Il est temps de prendre au sérieux la survie de notre système de libertés.

Gustavo de Arístegui
Homme politique et diplomate espagnol, Gustavo de Arístegui est diplômé de l'Université pontificale de Comillas (ICADE) à Madrid. Il a d’abord exercé le droit (1987-1989), se spécialisant sur les questions d’immigration. Il a ensuite poursuivi une carrière diplomatique dès janvier 1990. D’abord comme chef de service au sein de la Direction générale de la politique étrangère pour l’Europe, puis comme directeur du Proche-Orient à la Direction générale adjointe pour le Moyen-Orient, où il notamment chargé du suivi de la guerre du Golfe. Après avoir été coordinateur des sanctions contre l’Irak en octobre 1990 à l’OCDE, il est affecté en avril 1991 à l’ambassade d’Espagne en Libye puis en Jordanie en 1993. Il est ambassadeur d’Espagne en Inde à partir de 2012. Entre 1996 et 2008, il poursuit une carrière politique, comme Directeur Général du Cabinet du ministre de l’Intérieur (1996-2000), puis comme député pour le Parti Populaire espagnol (2000-2008).