Qui sera demain le premier citoyen de votre ville-village, et voudra vous réserver un meilleur sort que le sien ?

06.02.2026 - Éditorial

Ah les municipales, ce moment si français avec ses 35 000 communes où la question de la représentation de la communauté, encore à taille humaine, se pose à chaque habitant du quartier. Toutes catégories confondues, deux Français sur trois pensent que cette élection est l’une des plus utiles à leur quotidien et influera leur vie. L’urne municipale est un rituel antique, dernière expression de la démocratie athénienne. Peut-être qu’en 2026 plus encore, remédier à la stasis passera par une mobilisation importante pour sa commune. Comment anticiper les grandes tendances de ce vote des cités ?

Les municipales de 2026 ne seront ni un vote d’adhésion partisane ni un simple vote de proximité : elles seront un vote de valeurs incarnées, dans un pays qui a perdu le réflexe de l’étiquette mais pas celui du clivage.

Longtemps, deux poncifs relativement opposés se sont imposés à ces chères élections municipales : tout était question de personnalité, d’incarnation, d’affirmation de volonté individuelle ; ou bien exactement à l’inverse, tout était question de sensibilité territoriale, d’ancrage partisan, de maillage politique. Les grands maires étaient issus alternativement de l’un ou de l’autre de ces axiomes, et la cartographie nationale des municipales signifiait quelque chose de majoritaire. Rien de tout cela ne sera vrai en 2026. L’incertitude prévaut, comme à l’échelon national, voire mondial. L’électorat est volatile — pas moins que les candidats ou les idéologies partisanes — la sociodémographie est mobile, et les campagnes peinent à percer dans un quotidien saturé d’informations politiques.

Quelques sujets rassemblent encore ; quelques têtes d’affiche demeurent. Sécurité, santé et souveraineté sont les nouveaux totems, chacun assaisonné selon la colorimétrie politique locale. Une ville où il fait bon vivre pour les enfants, ou pour les femmes, ou pour les familles, ou pour les entreprises. Certes. Une ville propre, apaisée, rassemblée, heureuse. Une ville où il fait bon circuler — à vélo, à pied, en bus, en métro, en voiture, un peu. Une ville où il fait bon respirer, travailler, se loger, se nourrir, se soigner, s’éduquer, courir, nager, lire, dîner, danser et se cultiver en toute liberté — à petit prix et sans trop d’impôt. Ce consensus apparent sur le “bon vivre” ne produit plus de clivage politique : il produit une concurrence de récits, où chacun projette ses valeurs dans un projet municipal devenu volontairement indéterminé. Quelle est la couleur politique de ce projet du « bien vivre » ? Chaque habitant du quartier y reconnaîtra les siens. Lesquels ? Comment répartir en catégories partisanes des projets municipaux aux objets sensiblement similaires ?

Et bien précisément, les Français ne le souhaitent pas. Fini l’étiquette, place à la sensibilité. Selon un récent sondage IFOP, 74 % des Français ne veulent plus des partis à la tête des communes. C’est net, c’est clair. Pourtant, selon plusieurs sondages Cluster 17, ces municipales font aussi réémerger une polarisation très forte des électeurs. Polarisation oui, mais pas autour des étiquettes : elle s’opère autour de systèmes de valeurs homogènes, désolidarisés des partis, rassemblés en communautés de mœurs et émotionnelles. Le Français s’est déconnecté de l’étiquette politique, tout en se raccrochant très fortement à sa sensibilité valorielle. C’est dire le décrochage des partis, à l’exception des extrêmes, dont la radicalité colle bien aux affirmations identitaires.

Pour tous les autres, que le meilleur conteur l’emporte. De la droite à la gauche, en passant par toutes les nuances de centre, les valeurs sont disséminées dans chacune des identités. La gauche s’empare de la sécurité, la droite de l’écologie dans la cité, et aucun électeur n’en déduit une fiabilité globale. Dans ce méli-mélo d’affichage de valeurs totems, ajoutons une dose de multiplicité de candidats — grâce aux rassemblements, par souci de clarté, des familles politiques — et faisons tourner la machine à probabilités. Résultat ? Nous pourrions parier sur le nombre record de quintangulaires au soir du premier tour. Et s’interroger sur la mathématique des reports de voix au second. Un candidat donné outsider, misant sur un parcimonieux agglomérat de valeurs, avec un talent de conteur, pourrait in fine challenger des candidats partisans installés depuis longtemps. De la capitale aux petites communes, plus de prévisibilité.

La conquête passera par la puissance des incarnations et des authenticités. Après des municipales confinées en 2020, aussi créatrices furent-elles en matière de communication, le maire de 2026 sera élu sur un travail de conviction personnelle bien plus que partisane. À cet égard, les sortants ont une mise d’avance : ils sont identifiés, leur système de valeurs également. Certains pourront même être élus dès le premier tour, lorsque leur système de valeurs, parfaitement identifié, est cohérent avec leur bilan et répond à la demande locale.

Ainsi de Béziers, où Robert Ménard est plébiscité à plus de 60 % des voix, sans étiquette mais avec un soutien LR, avec pourtant face à lui un candidat RN dont les 40 points idéologiques de son parti l’avaient donné vainqueur aux législatives de 2024. L’issue des urnes biterroises nous dira beaucoup : qui du parti ou du triptyque l’homme – ses valeurs – son action l’emporte. Dans les métropoles, certains grands élus disposent d’une mise suffisante pour travailler les équilibres de leur conseil et penser les alliances de second tour. Montpellier, par exemple. À l’inverse, d’autres métropoles pourraient basculer : Lyon, Strasbourg, Bordeaux, et même Grenoble, si ancrée à gauche mais dont la fraîche alliance de listes libérales permet désormais à un scénario de bascule d’exister. Le décompte des bascules est lancé, et celui des sidérations partisanes aussi.

Quel suspense également à Marseille, où le RN tance le sortant Benoît Payan ; dans la deuxième ville de France, la polarisation bat son plein. Paris enfin, exception sociologique : serait-elle un laboratoire de la perte du lien de proximité des partis ? Avec des personnalités très identifiées et une polarisation complète de l’électorat, la règle pourrait être mathématique. Et pourtant, les divisions étant légion, la quintangulaire reste possible. Chaque voix comptera. Pour les partis comme pour les décideurs, le risque majeur de 2026 n’est pas de perdre une mairie, mais de continuer à lire ces élections avec des catégories qui ne structurent plus l’esprit des électeurs.

En résumé : pas de certitudes, pas de règles d’évidence. Une multiplicité de facteurs permettant aux candidats de s’installer dans le cœur des habitants — ou, à l’inverse, pour les partis, de s’en éloigner. La carte du premier puis du second tour des municipales nous offrira de longues nuits d’analyse des messages français. Les candidats locaux à envergure nationale seront-ils favoris ou punis de leur appartenance partisane ? La petite commune restera-t-elle l’échelon de stabilité et de prévisibilité ? Comment les partis tireront-ils les enseignements de ce maillage territorial à un an des présidentielles ?

Chez NSI, avec Cluster 17, nous avons hâte de croiser les analyses et de vous livrer la traduction d’une France des communes réaffirmées.

Coralie Dubost
Spécialiste de droit des affaires européen et de droit international public des droits de l’homme, Coralie Dubost entame sa vie professionnelle comme juriste d’affaires chez Eurovia Management. Elle oriente ensuite sa carrière auprès de fondations comme la Maison de l’Image Documentaire, et la Fondation FACE où elle est responsable de la branche RSE du club d’entreprises, et des partenariats publics. En parallèle, elle poursuit son doctorat, enseigne les libertés fondamentales, la philosophie du droit, et publie sur la médiation civile et commerciale en Europe. Puis elle rejoint Didier Jourdan à la direction de Montpellier Business School, où elle gère les dossiers liés à la recherche, la RSE et l’international. En 2017, elle est élue députée de l’Hérault, et 1ère Vice-Présidente du groupe parlementaire de la majorité. Elle siège alors au sein de la commission des Lois de l’Assemblée, et celle des Affaires européennes. Elle a été rapporteuse de la loi PACTE, la loi de Bioéthique, la loi sur les élections européennes, la relocalisation du médicament en Europe, et responsable de texte immigration et État d’urgence sanitaire. Coralie est Managing Partner d’ESL France.