Shenzhen est devenu l’endroit le plus innovant au monde, devant la Silicon Valley

Paul Robine : « La transformation opérée par la Chine est sous-estimée. Les investisseurs que nous y avons emmenés en novembre dernier étaient stupéfaits de l’évolution technologique du pays ces dernières années »

Vous êtes présent en Chine depuis près de vingt ans. Faut-il encore y investir ?

Oui. Il s’agit de la deuxième économie mondiale (18 % du produit mondial brut). Mais la thèse d’investissement a évolué. La croissance chinoise n’est plus tant alimentée par l’urbanisation et l’exportation de biens bon marché, que par la spécialisation, l’innovation et l’alignement avec les priorités nationales. La transformation opérée par la Chine est sous-estimée. Les investisseurs que nous avons emmenés à Shenzhen en novembre dernier étaient stupéfaits de l’évolution technologique du pays ces dernières années. Shenzhen est devenu l’endroit le plus innovant au monde, devant la Silicon Valley. L’esprit d’entreprise et l’innovation en Chine ne sont en rien moindres qu’aux États-Unis.

Mais investir en Chine exige de la connaître. TR Capital y est présent depuis près de vingt ans. Nous voyons en ce moment une fenêtre d’opportunité. Les marchés actions chinois se sont fortement appréciés ces 18 derniers mois (Hang Seng +36% en un an, Shanghai +27%) et restent sous-valorisés. Attirés par les valorisations, les percées technologiques et le besoin de diversification, les investisseurs institutionnels sont revenus sur les marchés listés. Or, les marchés des sociétés privées, sur lesquels nous intervenons, suivent généralement ces marchés avec six à douze mois de retard. Avec des valorisations historiquement basses et le retour des investisseurs internationaux, le private equity représente une opportunité historique à ne pas manquer dans les deux à trois ans à venir, particulièrement dans le « secondaire ». Après quatre ans d’incertitudes, il est temps d’être contrariant sur le private equity en Chine.

Comment percevez-vous la situation macroéconomique de la Chine ?

La Chine traverse une transition structurelle complexe : sortie du modèle immobilier et d’investissement massif, vieillissement, rééquilibrage vers la consommation et la technologie. La situation macro-économique y est contrastée. La consommation reste fragile, pénalisée par les difficultés immobilières et le chômage des jeunes.

Parallèlement, la Chine a connu ces sept dernières années une révolution industrielle et technologique. Lorsqu’en 2018, les Etats-Unis ont imposé des restrictions d’accès à certains semi-conducteurs, la Chine a décidé d’investir massivement pour assurer son autonomie technologique. En sept ans, elle est devenue un leader mondial dans un grand nombre d’industries de pointe (véhicules électriques, biotechnologies, robotique, IA, transports, énergie nucléaire, véhicules autonomes, etc.), dépassant l’Europe et prenant l’ascendant sur les Etats-Unis. Pour mémoire : 2 millions d’ingénieurs sortent chaque année des universités chinoises, cinq fois plus qu’aux Etats-Unis ; la moitié des brevets déposés dans le monde en 2025 sont chinois.

Pour les investissements en private equity, une exposition à la Chine a du sens, particulièrement via des opérations sur le marché secondaire, dont la durée d’investissement est plus courte (trois à quatre ans) que le private equity traditionnel. La question essentielle est celle de la sélectivité et donc de la visibilité de sortie.

Assiste-t-on, oui ou non, à un découplage entre les Etats-Unis et la Chine ?

Il faut distinguer plusieurs choses. Sur le plan financier, le découplage est partiel. Beaucoup de fonds américains ont réduit leur exposition, anticipant et accompagnant l’orientation de l’administration de Washington visant à protéger le leadership technologique des Etats-Unis. Depuis 2025, ils reviennent. C’est une opportunité.

D’un point de vue commercial, la Chine est un acteur incontournable de la supply chain mondiale. L’exemple américain le montre. Les Etats-Unis veulent réduire les importations chinoises. Elles avaient baissé de 19% en rythme annuel à fin novembre 2025. Mais le déficit commercial américain s’est accru en 2025 alors que le surplus chinois a atteint des records (plus de 1000 milliards de dollars). La demande américaine pour les produits concernés s’est en fait réorientée, notamment vers l’Asie du Sud-Est (Vietnam, Thaïlande, Indonésie, Inde, etc.), où les exportateurs chinois ont investi, et où nous investissons aussi. La part de la Chine dans le commerce mondial reste stable (15% en 2024). Si l’on regarde l’Europe, on voit à quel point il est difficile de faire sans la Chine.

Faut-il choisir entre la Chine et les Etats-Unis ?

Non. L’économie américaine, par sa capacité à innover et la profondeur de ses marchés de capitaux, est incontournable. En face, la transformation de la Chine, qui en fait un leader dans les industries du futur, la rend très attractive. Être investi dans les deux pays s’impose pour bénéficier du potentiel de ces deux locomotives de la croissance mondiale, tout en diversifiant le risque économique et le risque de change.

Pour un fonds comme TR Capital, être présent en Chine et aux Etats-Unis offre aussi des opportunités. Des fonds américains cèdent leurs actifs en Chine pour des raisons stratégiques (nous venons de réaliser une transaction dans ce contexte). Des investisseurs chinois, à l’inverse, vendent des actifs américains pour réinvestir chez eux, signe de leur confiance dans l’économie de leur pays.

Enfin, il est possible de bénéficier des liens qui restent forts entre les deux économies. Dans le domaine de la santé, par exemple (medical devices, biotechnologies), ou dans certains segments moins sensibles de la tech, les liens entrepreneuriaux et capitalistiques entre entrepreneurs chinois et américains sont un facteur clé de succès des entreprises concernées.

Quid de l’Inde ?

Nous y sommes présents depuis 2007. Le pays représente en moyenne 35% de nos investissements. L’Inde a connu des succès remarquables. Prenons Lenskart, dans laquelle TR Capital a investi il y a quelques années et qui est depuis novembre 2025 cotée en bourse. C’est l’exemple typique d’un pari entrepreneurial – créer un champion de la production et de la vente de lunettes en ligne et en magasin à un prix unitaire de 30 dollars dans le pays le plus peuplé au monde où les besoins sont immenses.

Le pays bénéficie aussi des réformes pro-business du gouvernement Modi, fermement décidé à accélérer le développement (fiscalité, fluidification des marchés de capitaux), et dispose d’un capital humain de très haut niveau, notamment dans la tech. Le potentiel de l’Inde est donc immense et les investisseurs doivent s’y intéresser.

Vous dirigez un fonds dit de « secondaire ». Pourquoi cette spécialisation ?

Ce compartiment de marché consiste à acquérir des participations dans des entreprises auprès d’investisseurs privés existants, en leur apportant de la liquidité afin qu’ils puissent la redistribuer à leurs propres investisseurs. Avec l’essor massif du private equity (les encours ont triplé depuis 2015 et dépassent les 12 000 milliards de dollars en 2025), beaucoup de fonds ne peuvent pas céder leurs actifs dans les délais attendus. Nous leur fournissons alors de la liquidité sur leurs meilleurs actifs en allongeant leur durée de détention. Cette approche limite les risques, les actifs étant matures, et elle permet de ne retenir que des leaders sur leur marché.

Au-delà du secondaire classique, nous adoptons également une approche active : nous exerçons une influence au sein des entreprises dans lesquelles nous investissons. En pilotant le processus de cession d’une entreprise, en intervenant lorsque sa trajectoire opérationnelle dévie, C’est essentiel sur des marchés comme l’Asie, où les positions sont souvent minoritaires et où les investisseurs sont plus passifs qu’en Europe ou aux Etats-Unis. C’est un élément de différenciation supplémentaire et un élément clé de protection pour nos investisseurs qui recherchent une exposition aux marchés Asiatiques.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Être investisseur, c’est accompagner des entreprises et donc accepter une part de risque. C’est aussi regarder l’avenir. Dans ce contexte, TR Capital va l’été prochain lancer son sixième fonds depuis sa création en 2007. Il sera pour l’essentiel investi dans le centre de gravité de l’économie mondiale : l’Asie-Pacifique, où notre présence (Shanghai, Hong Kong, Shenzhen, Singapour, Delhi, Bombay) est sans équivalent. Nous allons aussi établir notre présence aux Etats-Unis. Notre ambition est de monter un champion global des « Active Secondaries ». Enfin, nous investissons dans des solutions innovantes d’intelligence artificielle pour rester à la pointe de l’industrie en matière de capacité d’origination, d’analyse et de gestion des risques.

Publié dans l’Opinion le 6 février 2026

 

Bruno Alomar
Bruno ALOMAR est diplômé de l’IEP de Paris, d’HEC et de l’Ecole de Guerre. Ancien élève de l’ENA, il est également titulaire d’un LLM de l’Université Libre de Bruxelles. Cet économiste français a travaillé au ministère des Finances et à la Commission européenne (en tant que haut fonctionnaire à la DG COMP, Direction générale de la concurrence) et a enseigné les questions européennes à Sciences Po Paris et à l'IHEDN. Auteur de La réforme ou l’insignifiance : dix ans pour sauver l’Union européenne (Ed. Ecole de Guerre – 2018), Bruno ALOMAR commente régulièrement l’actualité, et notamment les questions européennes, à travers des chroniques publiées dans divers médias français. Depuis 2020, il est également PDG de New Horizon Partners, une société spécialisée dans le conseil en relations publiques et communication.