Quand Donald Trump déclare « l’Iran ne se dotera jamais de la bombe nucléaire », n’émet-il pas des vœux pieux ?
BB : Empêcher Téhéran d’acquérir l’arme nucléaire est en tout cas la position officielle des Etats-Unis, d’Israël, des Occidentaux, mais même aussi de la Russie et de la Chine. Dans les faits, l’opération militaire israélo-américaine a fortement dégradé le programme nucléaire iranien, qui est stoppé pour le moment. Mais on ne supprime pas la connaissance scientifique et l’Iran est de facto un Etat du seuil. C’est donc l’intérêt de tout le monde de parvenir à un nouvel accord nucléaire qui engage l’Iran. Et il faut admettre que le TNP ne lui interdit pas d’enrichir de l’uranium à des fins civiles. On sait cependant que les Iraniens ont l’habitude de tricher et que leur programme nucléaire a aussi une finalité militaire. Il faudra donc imposer un régime de surveillance internationale très strict. D’ailleurs, dans la négociation en cours entre Américains et Iraniens, il semble que les Américains aient accepté le principe d’un droit à l’enrichissement, mais à certaines conditions. En outre, les Etats-Unis veulent également quelque chose sur l’encadrement du programme balistique iranien, qui est aussi une demande forte israélienne.
Que peut-on attendre des discussions sur le nucléaire entre l’Iran et les Etats-Unis ?
Trump préfèrerait obtenir par la négociation sous pression plutôt que par l’usage de la force des concessions iraniennes lui permettant de proclamer qu’il a obtenu un meilleur deal que l’accord nucléaire de 2015. Le problème est que les positions des protagonistes sont très éloignées et difficilement conciliables, notamment dans le court laps de temps donné par Trump. La réponse est donc : tout dépendra de ce que les Iraniens sont prêts à céder, notamment sur la question des missiles. Les Iraniens sont des négociateurs très doués, très supérieurs à leurs homologues américains ; et on sait que Trump entend surtout obtenir un succès diplomatique… Un accord a minima est donc possible, et c’est précisément ce que craint Israël. Mais si Téhéran ne concède pas quelque chose de tangible – ce qui est hélas probable – l’opération militaire aura lieu, car Trump est tenu par sa propre rhétorique.
Depuis la signature de l’accord de 2015, l’Iran n’a jamais cessé de violer cet accord et de temporiser dans les négociations. Une nouvelle guerre entre les Etats-Unis, l’Iran et Israël est-elle inéluctable ?
Il est vrai que les Iraniens sont connus pour ne pas toujours respecter leurs engagements et pour chercher à gagner du temps dans les négociations. Une nouvelle guerre est donc probable, mais elle n’est pas inéluctable si, comme je l’ai dit, les Iraniens comprennent que, cette fois-ci, Américains et Israéliens veulent obtenir des concessions sur le nucléaire, mais aussi sur les missiles. Sinon, une nouvelle guerre est effectivement inéluctable.
Allons plus loin, y a-t-il un risque d’embrasement de tout le Moyen Orient ?
Le risque d’embrasement du Moyen Orient existe, car les Iraniens disposent de capacités de nuisance résiduelles significatives. Ils peuvent frapper Israël, mais aussi les bases américaines dans le Golfe et perturber la circulation dans le détroit d’Ormuz. Les pays du Golfe sont donc inquiets car ils se savent vulnérables à des frappes iraniennes ; de même, la Turquie craint – en cas de chaos en Iran – de devoir accueillir des millions de réfugiés iraniens sur son sol. C’est la raison pour laquelle ces pays font pression sur Trump pour qu’il donne sa chance à la négociation avec l’Iran. Le président américain est en revanche pressé par Netanyahou de frapper l’Iran pour « terminer le travail ». Trump donne donc le sentiment de tergiverser. Il semble aussi que le Pentagone – comme Tsahal d’ailleurs – n’est pas insensible au risque représenté par la capacité de nuisance résiduelle de l’Iran. L’éventualité d’un embrasement existe cependant bel et bien.
Comment percevez-vous le jeu des Saoudiens qui ont opéré, en mars 2023, un rapprochement contre-nature avec l’Iran ? Ne risquent-ils pas d’hypothéquer toute chance de normalisation des rapports avec Israël ?
La perspective d’une normalisation entre l’Arabie Saoudite et Israël, que le prince héritier saoudien accepte mais à certaines conditions, est en fait hypothéquée par l’intransigeance du gouvernement Netanyahou qui refuse toute concession sérieuse en faveur des Palestiniens et poursuit la colonisation de la Cisjordanie. Je rappelle que « l’initiative arabe de paix » proposée en 2002 est en réalité un projet saoudien avalisé par tous les membres de la Ligue Arabe. Elle stipule la reconnaissance d’Israël en échange de la création d’un Etat palestinien. La position saoudienne n’a pas changé et ne changera pas, surtout après le carnage à Gaza. MBS tient compte en effet de son opinion publique et de celle dans l’ensemble du monde arabe. Je crains cependant que Netanyahou persévère dans son refus de reconnaitre le droit à l’auto-détermination du peuple palestinien. Or le plan de paix à Gaza de Trump envisage bien la perspective d’un Etat palestinien ; mais Netanyahou fait de l’obstruction dans la mise en œuvre de la seconde phase de ce plan. En outre, l’Arabie Saoudite et les autres pays de la région n’ont pas envie – après avoir été débarrassés de l’influence iranienne – d’être confrontés à une hégémonie israélienne que les fanatiques du « Grand Israël » voudraient leur imposer. La réponse à la question de la normalisation avec l’Arabie Saoudite se trouve donc à Tel Aviv.
Avons-nous devant nous tous les ingrédients d’un troisième conflit mondial ?
Je ne pense pas que la Russie ou la Chine aient les moyens ni l’intention de se battre pour préserver le régime iranien. C’est le peuple iranien qui abattra ce régime ignoble. Le risque d’un troisième conflit mondial existe, mais plutôt en Europe si l’agression russe en Ukraine n’est pas arrêtée et que Poutine poursuit ses projets impérialistes insensés.
Interview du 19 février 2026 de Bertrand Besancenot sur I24News


