Le 27 février 2026, le Pakistan a lancé contre ses anciens alliés, les Taliban afghans, l’opération Ghazab lil-Haq (opération Fureur juste), qui constitue la première attaque directe d’Islamabad contre ces derniers. Cette attaque fait suite aux tensions entre le Pakistan et le groupe Therik-e-Taliban Pakistan (TTP ou Taliban du Pakistan) et s’inscrit plus largement dans le conflit entre Islamabad et Kaboul. Faisons un retour sur histoire sans lequel on ne peut comprendre la situation.
Le 12 novembre 1893, le représentant du Raj britannique Mortimer Durand signe avec l’émir d’Afghanistan Abdur Rahman Khan le traité qui établit la ligne Durand, la frontière de 2 430 km entre l’Empire britannique et l’Émirat d’Afghanistan. Cette frontière divise alors de manière artificielle les territoires et les tribus pashtounes de la région qui partagent encore maintenant une langue et une organisation sociale transfrontalière. Au total, les pachtounes représentent 40 à 60% de la population afghane et 15% de la population pakistanaise.
Lors de la création du Pakistan en 1947, l’Afghanistan a été le seul pays à voter contre son admission aux Nations Unies. Kaboul considérait que, puisque les Britanniques, signataires du traité d’origine, s’étaient retirés, ce dernier était caduc.
Lors de la partition de l’Inde en 1947, les Britanniques imposèrent comme seul choix le ralliement à l’Inde ou au Pakistan, ignorant les spécificités ethniques de la région. Les Afghans revendiquèrent alors une troisième option pour les Pachtounes, l’indépendance de la population locale sous le nom de Pachtounistan que les Britanniques refusèrent. Ce refus britannique a transformé une ligne coloniale en une frontière contestée, séparant définitivement les tribus pachtounes par un tracé arbitraire.
Les gouvernements successifs à Kaboul ont longtemps réclamé tous les territoires pachtounes jusqu’à l’Indus. Le Pakistan considère cette frontière comme établie et intangible, ce qui demeure une source de tensions entre les deux pays. Avec l’arrivée au pouvoir des Taliban afghans, jugés comme proches d’Islamabad, le Pakistan espérait enfin régler la question, mais Kaboul refusa de reconnaître la frontière résultant du traité.
C’est précisément dans cette zone frontalière contestée que s’enracine l’émergence du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP). Le mouvement trouve ses sources dans l’après 2001, quand l’intervention américaine en Afghanistan pousse des milliers de combattants à se réfugier dans les zones tribales pakistanaises. L’entrée des forces d’Islamabad dans cette région historiquement autonome, sous pression de Washington, provoque une insurrection locale contre le Pakistan.
Le TTP naît officiellement de ce chaos en 2007. Plus qu’un groupe unique, c’est une coalition de factions locales dont l’objectif est radicalement différent des Talibans afghans. Si ces derniers luttaient pour une reconquête de l’Afghanistan et pour la reprise de Kaboul, le TTP veut renverser l’État pakistanais. Sa charte fondatrice vise l’instauration d’un émirat régi par une interprétation rigoriste de la charia et le rejet de toute influence étrangère du pays.
Au fil des années, le groupe a évolué d’une guérilla rurale vers une organisation terroriste sophistiquée, capable de frapper les centres urbains et les institutions militaires. Après avoir été affaibli par des opérations pakistanaises entre 2014 et 2018, le TTP a opéré une restructuration majeure. Cette nouvelle stratégie privilégie des cibles militaires et policières plutôt que civiles, tout en adoptant un discours nationaliste pachtoune pour élargir sa base de soutien.
Malgré des agendas distincts, les deux mouvements talibans afghan et pakistanais restent soudés par une idéologie commune et des liens ethniques puissants. Cette porosité a permis une entraide régulière. Les combattants pakistanais ont soutenu l’insurrection en Afghanistan, tandis que les Taliban afghans offrent désormais des zones de repli au TTP.
Le retour des Taliban au pouvoir à Kaboul en 2021 a agi comme un accélérateur, le TTP se sentant galvanisé par la victoire de tels alliés pour intensifier ses attaques depuis ses sanctuaires afghans. Ce refus de Kaboul de neutraliser le groupe a brisé l’alliance historique avec Islamabad, menant directement aux opérations actuelles.
Le TTP n’est pas le seul facteur de troubles. Il a des liens avec d’autres organisations djihadistes dans la région, elles-mêmes proches des Taliban. Citons Al-Qaïda lorsque Ben Laden se réfugie en Afghanistan après sa période au Soudan. Depuis sa création, le TTP offre protection et ressources aux cadres de l’organisation fondée par Ben Laden. Il faut pourtant noter que leur vision politique diverge. Le TTP, comme les Taliban, est un mouvement local et fondamentaliste mais sans souci de prosélytisme terroriste au-delà de la région, à l’inverse d’Al-Qaeda. Les Taliban afghans et le TTP entretiennent également des liens avec divers groupes régionaux comme le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan ou le Parti Islamique du Turkestan composé de militants ouïghours.
Comme si cela ne suffisait pas, il faut aussi parler de l’État Islamique au Khorasan (EI-K), chargé par Daesh au moment de son apogée en 2015 d’étendre le mouvement en Asie centrale. Il fait actuellement l’unanimité contre lui dans la région et mène des actions hostiles contre les Taliban au pouvoir qui refusent l’expansionnisme mondial et contre le Pakistan jugé comme pas assez islamiste.
C’est dans cette situation ô combien complexe de cohabitation de mouvements armés que le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan a vu émerger une escalade importante. Fort de son alliance avec les Taliban et se sentant protégé sur le territoire afghan, le TTP a lancé une série d’attaques contre les forces de sécurité pakistanaises ces dernières années. Islamabad a plusieurs fois demandé à Kaboul d’agir afin de démanteler les sanctuaires terroristes du TTP sur son territoire et a menacé ce dernier de représailles. Kaboul pour sa part maintient que son territoire n’est pas utilisé comme base de lancement pour des attaques. Dans les mois avant l’attaque, on a observé des escarmouches le long de la frontière, l’expulsion de réfugiés afghans et la fermeture de la frontière au commerce.
La situation a empiré au début de 2026 à la suite d’une nouvelle série d’attaques du TTP dans les villes de Bajaur, Bannu et Islamabad. Si l’État Islamique au Khorasan (EI-K) a revendiqué l’attaque sur la capitale, le gouvernement pakistanais maintient qu’il possède des preuves que c’était une action du TTP. Le Pakistan a considéré l’inaction de Kaboul comme une complicité assumée et a eu recours à son aviation pour frapper les provinces afghanes de Nangarhar, Paktika et Khost le 21 février 2026. Le but déclaré était de frapper sept camps de militants appartenant aux TTP et à l’État Islamique au Khorasan. Les responsables talibans en Afghanistan déclarent que les frappes aériennes ont atteint des cibles civiles et des centres religieux, et ont tué 18 civils selon l’ONU.
Le 26 février 2026, l’Afghanistan a lancé une opération de représailles contre le Pakistan le long de la frontière, s’engageant dans des affrontements frontaliers et des attaques de drones. En réponse, le Pakistan a lancé l’opération Ghazab Lil Haq et le ministre de la défense pakistanais a déclaré la « guerre ouverte » contre les Taliban. L’annonce s’est faite en même temps que de nouvelles frappes sur l’Afghanistan, visant notamment Kandahar, siège des Taliban afghans. Les combats continuent de faire rage le long de la frontière alors que les Taliban afghans se sont déclarés ouverts aux négociations. Ankara offre à nouveau de se positionner comme médiateur entre les deux pays, position qu’il avait déjà prise en octobre 2025 suite à des escarmouches entre le TTP et le Pakistan.
Cependant, cette médiation turque peine à trouver un écho sur le terrain où l’opération Ghazab lil-Haq n’est qu’une étape dans une escalade qui semble sans issue. Les frappes aériennes pakistanaises se sont étendues bien au-delà des zones frontalières pour toucher des centres urbains majeurs en Afghanistan, ciblant les bases de commandement des Taliban. En représailles, les forces afghanes multiplient de violents assauts terrestres contre les postes pakistanais le long de la frontière. Les deux camps revendiquent des pertes importantes chez l’adversaire, créant une dynamique meurtrière tout en approfondissant la crise humanitaire pour les civils pris au piège, parmi lesquels on déplore déjà des morts. Cette détérioration sécuritaire entre Islamabad et Kaboul survient au pire moment possible pour la région, qui bascule simultanément dans une guerre ouverte depuis les derniers jours de février 2026.
En parallèle, à la suite de frappes menées par les États-Unis et Israël sur l’Iran qui visent un changement de régime et la destruction des installations nucléaires, Téhéran a déclenché de vastes opérations de représailles ciblant non seulement Israël et les bases américaines, mais l’ensemble de la péninsule arabique, Chypre, la Turquie et le Nakhitchevan, Territoire autonome de l’Azerbaïdjan enclavé en territoire arménien. L’Iran a directement attaqué l’Arabie saoudite, allié important du Pakistan, en frappant des sites cruciaux comme la raffinerie pétrolière de Ras Tanura ainsi que l’ambassade américaine à Riyad. Le blocus du détroit d’Ormuz par les forces iraniennes et les attaques sur les infrastructures des pays du Golfe poussent ceux-ci à s’unir contre l’Iran dans le conflit entre Tel Aviv et Téhéran.
L’intersection de ces deux zones de conflit affaiblit les perspectives de stabilité en Asie centrale et au Moyen-Orient tout en mettant à mal les grands projets de connectivité économique soutenus par la Chine.
En définitive, l’opération Ghazab lil-Haq est le résultat de plus d’un siècle de litiges territoriaux liés à la ligne Durand et de relations complexes entre le Pakistan et l’Afghanistan dues largement à l’interaction des factions armées. Islamabad doit non seulement sécuriser sa frontière nord avec l’Afghanistan, mais aussi gérer la situation sur ses flancs ouest (Iran) et est (son ennemie historique l’Inde, proche d’Israël) dans le contexte de la guerre contre l’Iran. Alors que les deux pays s’engagent dans un affrontement direct, la concomitance de cette crise avec l’escalade militaire au Moyen-Orient peut modifier considérablement les dynamiques régionales.


