Guerre Afghanistan-Pakistan : un conflit bilatéral avec des enjeux régionaux étroitement imbriqués dans ce dernier
Dans une précédente édition de notre newsletter, nous avons exploré les causes historiques de l’actuel conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan. Celui-ci trouve ses racines dans la démarcation contestée de la Ligne Durand qui en 1893 a établi une frontière entre l’Empire britannique et l’Emirat d’Afghanistan en séparant les membres de l’ethnie pachtoune de part et d’autre de la frontière, avec deux tiers d’entre eux du côté pakistanais et un tiers du côté afghan.
Le TTP, un groupe armé pachtoune pakistanais islamiste, idéologiquement proche du régime afghan, mène depuis 2005 des attaques contre les autorités pakistanaises et se replie en Afghanistan avec l’accord tacite du régime taliban. Il est composé de certains éléments de tribus pachtounes révoltées contre le Pakistan. Il est aidé par des organisations terroristes bannies en 2002 du Pakistan et des groupes armés liés à Al Qaeda.
La situation sur place continue de s’aggraver depuis le précédent article. Le 16 mars, le Pakistan a en effet mené des frappes aériennes contre des « cibles terroristes » à Kaboul, faisant plus de 400 morts dans un « centre de traitement pour toxicomanes » selon les autorités afghanes, 147 selon l’ONU. Depuis, le Pakistan et l’Afghanistan se sont accordés sur un cessez-le-feu pour l’Aïd. Ce second article vise à éclairer les aspects sous-régionaux de ce conflit bilatéral.
- Le triangle Inde-Pakistan-Afghanistan et l’échec de la recherche de sa profondeur stratégique par le Pakistan
Il faut se souvenir qu’Islamabad comptait rechercher en Afghanistan la profondeur stratégique qui lui manque depuis la partition de l’Empire britannique. Le Pakistan a soutenu les Taliban dans l’espoir de s’assurer un régime clientéliste à Kaboul, censé le protéger sur son flanc ouest contre l’influence de l’Inde. Lors de la prise de Kaboul en 2021, les Pakistanais ont célébré ce qu’ils croyaient être l’aboutissement de cette stratégie.
C’est aujourd’hui un échec. Non seulement les Taliban afghans refusent de neutraliser leurs frères d’armes du TTP, mais le vide stratégique créé par la rupture entre Kaboul et Islamabad a offert à New Delhi un retour d’influence en Afghanistan.
L’Inde, qui soutenait historiquement l’Alliance du Nord et le gouvernement républicain pro-occidental, a opéré un revirement diplomatique d’un pragmatisme redoutable. En octobre 2025, le ministre des Affaires étrangères taliban, Amir Khan Muttaqi, a été reçu à New Delhi. À l’issue de cette visite, le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar, a annoncé la réouverture de l’ambassade indienne à Kaboul, ce qui constitue une reconnaissance de facto du régime. Pour l’Afghanistan, l’Inde est un contrepoids vital face aux pressions pakistanaises et un pourvoyeur d’aide économique. Pour l’Inde, l’Afghanistan l’aide à contrer les groupes militants anti-indiens du Cachemire et à garder un accès vers l’ensemble de l’Asie centrale. Surtout, il empêche le Pakistan d’avoir la profondeur stratégique qui lui manque si New Delhi réussit à s’en faire un allié pérenne.
Ce rapprochement rend Islamabad très méfiant. Les dirigeants pakistanais accusent désormais les Taliban de transformer l’Afghanistan en une « colonie de l’Inde ». Cette perception d’un encerclement indo-afghan risque de rendre le Pakistan plus agressif. L’Inde et le Pakistan sortent à peine de l’opération Sindoor de mai 2025, une crise militaire de quatre jours déclenchée par les autorités indiennes en réponse à l’attaque sur Pahalgam, dans le Cachemire indien, perpétrée par un groupe islamiste venu du Pakistan.
Ce territoire revendiqué par New Delhi et Islamabad demeure une source permanente de conflit entre eux. Lors de la partition de 1947, le souverain hindou de cette région à forte majorité musulmane avait en effet choisi de rejoindre l’Inde. Ce différend a depuis provoqué quatre guerres et de multiples interventions armées. Encore de nos jours, des groupes militants, accusés par l’Inde d’être soutenus par l’État pakistanais pour forcer le rattachement de la région, franchissent régulièrement la frontière pour mener des attaques. Lors de la récente escalade de mai 2025 évoquée plus haut, les deux puissances nucléaires ont effectué des attaques de drones et des tirs de missiles de croisière et pour mémoire un Rafale indien a été abattu.
Pour l’heure, la menace d’un conflit ouvert entre l’Inde et le Pakistan paraît endiguée. Contraint par son conflit avec l’Afghanistan à ses frontières occidentales et par les tensions régionales liées à l’Iran, le Pakistan manque d’appétit pour risquer un affrontement à l’est contre un adversaire mieux équipé. De même, l’Inde ne se risque pas à provoquer son voisin pakistanais car ses préoccupations se focalisent sur sa frontière nord-est avec la Chine.
Si la dimension nucléaire plane toujours sur la région, ces deux puissances non-signataires du Traité de non-prolifération (TNP) que sont l’Inde et le Pakistan ont toutes deux adopté une stricte doctrine de non-utilisation en premier (« no first use »), éloignant en théorie le spectre d’une frappe atomique.
- Le rôle de l’Iran dans la crise humanitaire afghane, les problématiques baloutches.
À l’ouest, la République islamique d’Iran observe ce conflit sur sa frontière avec inquiétude, alors qu’elle est elle-même engagée dans une lutte existentielle. Le déclenchement de la guerre entre l’Afghanistan et le Pakistan a coïncidé à deux jours près avec la date des frappes par les États-Unis et Israël sur l’Iran. Notons au passage que cette simultanéité des conflits a siphonné toute la bande passante diplomatique du Moyen-Orient. Des médiateurs habituels comme la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite sont désormais trop absorbés par la crise iranienne pour pousser à un cessez-le-feu entre Kaboul et Islamabad.
Deux problématiques iraniennes sont à examiner au regard du conflit afghano-pakistanais. Premièrement, l’impact souvent ignoré est humain et démographique du fait du nombre de réfugiés. L’afflux de millions d’expulsés d’Iran vers l’Afghanistan a approfondi la crise humanitaire dans ce pays. Sous le poids conjugué des sanctions, de l’inflation et de l’effort de guerre, l’Iran a radicalement durci sa politique frontalière. Il a lancé une campagne d’expulsion d’une brutalité inouïe. Entre janvier et octobre 2025, plus de 1,6 million d’Afghans ont été expulsés de force selon les chiffres des autorités iraniennes elles-mêmes. Suite à la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran en juin 2025 et au bombardement des sites nucléaires par les Etats-Unis, les médias d’État ont aussi propagé des accusations sans fondement, qualifiant les migrants afghans de traîtres et d’espions à la solde d’Israël. Des Afghans qui résidaient encore en Iran ont aussi fait le choix de retourner spontanément dans leur pays d’origine pour fuir les bombardements israélo-américains, malgré l’état économique de leur pays. Cela s’ajoute au fait que le Pakistan, évoquant quant à lui des raisons sécuritaires, avait suivi une politique similaire de renvois de réfugiés afghans dont certains vivaient dans le pays depuis l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979.
Par ailleurs, les acteurs non étatiques profitent de la juxtaposition du conflit Pakistan/Afghanistan et de la guerre au Moyen-Orient contre l’Iran. La région transfrontalière du Baloutchistan, qui chevauche le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan est soumise aux exactions de tels acteurs mais les baloutches iraniens et pakistanais ont des objectifs fondamentalement différents entre eux.
Les Baloutches sont un peuple de 15 millions de personnes dont 8 millions vivent au Pakistan, 4 en Iran et 500 000 en Afghanistan. Il y a plusieurs groupes séparatistes parmi eux.
Du côté pakistanais, l’armée est confrontée à une insurrection de plus en plus coordonnée. Sous l’égide de la coalition du BRAS (Baloch Raaji Aajoi Sangar), des groupes tels que l’Armée de Libération du Baloutchistan (BLA) et le Front de libération du Baloutchistan (BLF) exploitent le vide sécuritaire créé sur place par le déplacement de forces pakistanaises parties protéger la frontière pachtoune avec l’Afghanistan. Ce groupe nationaliste séculaire souhaite bâtir un « Grand Baloutchistan » au-delà des frontières actuelles. Il a lancé une série d’attaques ces dernières années qui ont tué des dizaines de civils et de membres des forces de sécurité.
Du côté du Baloutchistan iranien la situation est également volatile mais différente. Même avant la guerre actuelle avec Washington et Tel-Aviv, la région avait connu une activité accrue des groupes armés. Le Front des combattants du peuple (PFF), d’obédience sunnite, a annoncé qu’il cherchait à renverser les autorités actuelles. Son but n’est plus désormais de réclamer l’indépendance du Baloutchistan iranien, mais de se positionner dans l’opposition au régime actuel d’une façon plus grégaire que les simples citoyens engagés dans des manifestations populaires.
Pour ces groupes baloutches des deux côtés de la frontière, la juxtaposition de la guerre afghano-pakistanaise et celle des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran pourrait être une opportunité : elle désorganise les États centraux, empêche la coopération sécuritaire entre Islamabad et Téhéran, réduit la pression militaire locale, et facilite la contrebande d’armes, facteur supplémentaire de déstabilisation.
- Le dilemme face auquel est placée la Chine pour sécuriser le Xinjiang et sauver les nouvelles routes de la soie
Pour la Chine, la guerre afghano-pakistanaise présente une menace dans les domaines économique et sécuritaire. D’un coût de 62 milliards de dollars, le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) qui relie la Chine au Pakistan et qui est un passage clef des nouvelles routes de la soie, est gravement menacé. Des militants baloutches pakistanais et les Taliban pakistanais du TTP ciblent régulièrement les intérêts chinois, en menant des attaques meurtrières.
L’armée pakistanaise, concentrée sur son conflit avec l’Afghanistan, doit cependant dédier des moyens importants à la seule protection des ressortissants chinois, transformant les zones de développement économique en véritables camps retranchés. Ceci donne matière aux militants baloutches à pointer du doigt cette situation auprès des populations locales.
L’autre préoccupation de Pékin concerne la sécurité intérieure de sa province occidentale du Xinjiang. Historiquement, la Chine s’est appuyée sur les garanties fournies par le Pakistan et les Taliban revenus au pouvoir à Kaboul afin de contenir les séparatistes islamistes ouïghours du Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM) proches d’Al Qaeda. Ceux-ci utilisent en effet la région frontalière entre l’Afghanistan et le Pakistan comme base arrière pour leurs attaques contre les intérêts chinois dans la région. La guerre afghano-pakistanaise fragilise cette architecture de sécurité.
Après les efforts diplomatiques des Turcs et des Qataris dans la relation afghano-pakistanaise, la Chine a aussi essayé d’intervenir entre les deux belligérants. La diplomatie chinoise est mise en difficulté par la détérioration de leurs relations bilatérales. Bien que Pékin ait tenté de jouer les médiateurs, notamment lors de dialogues trilatéraux en mai 2025, ses marges de manœuvre sont limitées. Si elle soutient trop ouvertement son allié pakistanais, elle s’aliènera le régime de Kaboul, perdra une partie de ses garanties sécuritaires contre l’ETIM ouïghour et surtout elle poussera définitivement l’Afghanistan dans l’orbite indienne. Si elle soutient trop ouvertement Kaboul, elle perdra son allié pakistanais qui pourrait se rapprocher des Américains.
Tous les irritants dans la région qui ont été évoqués ci-dessus restent certes à surveiller de près. Bien que le conflit afghano-pakistanais ait démarré deux jours avant la guerre israélo-américaine contre l’Iran, les liens entre ces deux conflits sont difficiles à éclairer mais la dynamique d’extension du conflit bilatéral ne peut être écartée. Seul point quelque peu rassurant, aussi longtemps que Téhéran trouve son intérêt à éviter une escalade dans le sous-continent indien qui s’ajouterait aux attaques israélo-américaines, cette instabilité régionale semble relativement contrôlée. On ne peut cependant le garantir pour l’avenir.



