Le plan de paix américain pour l’Ukraine n’est pas un simple document technique. C’est un test historique : test de la capacité de l’Occident à frapper un équilibre entre réalisme et justice, test de la lucidité stratégique de l’Europe, test enfin de la résilience politique et sociale d’une Ukraine épuisée mais déterminée. Le passage d’un texte de 28 points à une version ramenée à 18–19 dispositions après les entretiens de Genève entre Washington et Kyiv n’est pas cosmétique : il révèle un bras de fer silencieux entre trois lignes stratégiques – la ligne russe, la ligne “transactionnelle” américaine et la ligne encore hésitante de l’Europe.
Les fuites de presse et l’analyse provision par provision du plan par plusieurs think tanks (notamment CSIS) permettent de reconstituer l’architecture du texte initial à 28 points :
Concessions territoriales
– Reconnaissance de facto, voire de jure, de l’annexion russe de la Crimée.
– Cession durable – à travers un statut ambigu – d’une partie substantielle du Donbass et de zones occupant aujourd’hui le sud de l’Ukraine.
Neutralisation stratégique de l’Ukraine
– Engagement constitutionnel à renoncer à l’OTAN et à toute présence militaire occidentale permanente.
– Plafond des forces armées ukrainiennes à un niveau jugé “acceptable” par Moscou (les versions fuitées parlent d’un cap initial de 600 000, ensuite relevé dans les versions révisées).
Architecture de sécurité et de garanties
– Dispositifs de cessez-le-feu, de zones démilitarisées et de mécanismes de vérification encore flous.
– Référence à des “garanties de sécurité robustes” fournies par une combinaison d’États occidentaux, sans équivalent formel à l’article 5 de l’OTAN.
Sanctions, reconstruction et actifs russes gelés
– Calendrier progressif de suspension des sanctions en fonction de la mise en œuvre du plan.
– Utilisation d’environ 100 milliards de dollars d’avoirs russes gelés dans un fonds de reconstruction, avec une gouvernance très favorable aux intérêts américains.
Dimension politique interne ukrainienne
-Organisation d’élections dans les zones occupées sous supervision “internationale” – sujet particulièrement sensible pour Kyiv.
– Références à la protection des droits linguistiques et culturels des russophones, potentiellement instrumentalisables par Moscou.
Les 10 points supprimés dans la transition vers un texte plus court à 18–19 dispositions semblent, d’après les contre-propositions européennes et les déclarations ukrainiennes, concerner surtout :
- Les exigences les plus maximalistes en matière de cessions territoriales et de reconnaissance juridique des annexions.
- Les limitations les plus drastiques des forces armées ukrainiennes.
- Certaines clauses sur la gouvernance des fonds de reconstruction qui marginalisaient clairement l’UE.
- Des dispositions jugées inacceptables sur la reprise rapide des échanges énergétiques avec la Russie et sur un calendrier de levée des sanctions trop généreux pour le Kremlin.
En résumé, le cœur problématique du plan – le troc “territoires contre paix” – n’a pas disparu, mais plusieurs excès pro-russes ont été rognés afin de rendre le texte présentable pour Kyiv et Bruxelles.
Réactions croisées : Kyiv, Moscou, Washington, Europe, OTAN
Ukraine : entre refus moral et calcul de survie
Le président Zelensky ne peut pas politiquement accepter un texte qui entérine l’annexion durable de territoires, après des années de rhétorique – justifiée – sur l’intégrité territoriale. Les fuites indiquent qu’il se déclare prêt à “discuter des points sensibles” mais insiste sur l’inclusion des alliés européens et sur des garanties de sécurité plus solides.
Kyiv se trouve prise en étau entre une fatigue de guerre réelle dans la société, la pression américaine pour “arriver à un accord”, et un patriotisme exacerbé par les destructions et les crimes de guerre russes.
Toute concession territoriale risque d’être vécue comme une trahison – un “coup de poignard dans le dos” – par une partie significative de la population et surtout par les militaires.
Russie : satisfaction glacée et posture de dureté
Vladimir Poutine présente publiquement le plan comme un “possible point de départ”, tout en exigeant le retrait ukrainien de régions qu’il ne contrôle que partiellement et en continuant à qualifier la direction ukrainienne d’“illégitime”.
Moscou joue un double jeu classique : d’un côté, elle entérine le fait qu’un document d’origine américaine reprend largement ses demandes ; de l’autre, elle surenchérit, afin de garder l’initiative militaire et de conquérir davantage de terrain avant toute signature.
États-Unis : tentation de la “grande transaction”
La Maison Blanche semble mue par une logique de “deal” : mettre fin à une guerre coûteuse, dégager des ressources pour la rivalité avec la Chine, et afficher une victoire diplomatique. Plusieurs experts américains soulignent que le texte initial a clairement été inspiré par un “non-paper” russe, ce qui explique sa tonalité déséquilibrée.
Europe et OTAN : réveil tardif mais réel
Les principaux pays européens – Royaume-Uni, France, Allemagne – ont élaboré un contre-plan en 28 points, corrigeant une partie des dispositions les plus problématiques, notamment : une limitation moins sévère de l’armée ukrainienne, un refus de nouvelles cessions territoriales, une clarification des garanties de sécurité.
Pour la première fois depuis longtemps, une partie de l’establishment stratégique européen comprend que : un accord qui récompense l’agresseur ne gèle pas le conflit, il l’exporte.
L’OTAN, elle, reste prudente dans sa communication, mais plusieurs capitales – Varsovie, Vilnius, Tallinn – ont déjà averti qu’un “mauvais accord” en Ukraine signifierait une hausse massive et immédiate de leurs budgets militaires.


