Que retenir de la visite du prince héritier saoudien à Washington ?

28.11.2025 - Éditorial

La visite que le prince Mohamed ben Salman (MBS) a effectuée aux Etats-Unis les 18 et 19 novembre derniers a été remarquée dans le monde et peut être considérée comme un succès pour l’intéressé et pour l’Arabie Saoudite. En effet, il a eu droit à un traitement royal de la part du président Trump – garde d’honneur, salutation au canon, survol d’avions de combat, dîner de gala nombreux à la Maison Blanche – et cet évènement est perçu comme le signe d’un ravivement du partenariat stratégique américano-saoudien sur de nouvelles bases. Il est toujours question de pétrole et de sécurité, mais la coopération s’étend désormais à de nouveaux domaines, notamment dans le domaine technologique.

Certes, les médias américains ont évoqué l’affaire Khashoggi et les affaires de la famille Trump dans le Golfe, mais ils ont été immédiatement rabroués par le président lui-même.

Il est clair que l’Arabie Saoudite occupe aujourd’hui une place importante dans la réflexion stratégique américaine : outre la signature d’un “strategic Defense agreement” qui désigne l’Arabie Saoudite comme un allié majeur hors OTAN, le président Trump promeut en effet un nouveau Moyen Orient, porté par les investissements financiers et les partenariats des Etats-Unis avec leurs alliés du Golfe, principalement l’Arabie Saoudite. De fait, alors que les Emirats Arabes Unis ont longtemps bénéficié d’un statut particulier aux yeux de l’administration Trump, la balance penche désormais en faveur du royaume. On sait que les deux pays du Golfe sont en compétition sur de nombreux sujets, tels que la course à l’Intelligence Artificielle, la diversification économique ou l’attraction des investissements et talents étrangers. A ce titre, il est intéressant de relever que le président Trump a donné son feu vert à la vente de F 35 à l’Arabie, alors que la promesse d’en vendre aux Emirats en échange de leur normalisation avec Israël n’a pas été tenue. De même, le président américain a accepté la demande saoudienne de s’impliquer dans les négociations pour un cessez-le-feu au Soudan, alors qu’Abou Dhabi est accusé de soutenir les paramilitaires

Sur le plan diplomatique, la question de la reconnaissance d’Israël par l’Arabie Saoudite – prioritaire pour Trump – n’a apparemment guère progressé, à en juger par la réponse publique du prince selon laquelle elle ne pourrait pas intervenir tant qu’il n’y aurait pas une voie crédible vers un Etat palestinien. Cela montre que cette normalisation est peu envisageable aux yeux de Riyad avec le gouvernement Netanyahou. On sait d’ailleurs qu’Israël aurait fait pression sur Trump pour lier la promesse de F 35 à l’Arabie à sa reconnaissance d’Israël, d’autant plus que cela nuirait à son avantage militaire qualitatif dans la région. Il est en réalité probable que Riyad recevrait des avions moins avancés que ceux d’Israël, mais la décision n’est pas encore passée par le Congrès.

En réalité, c’est le volet économique qui a porté les fruits les plus concrets. Lors du Forum d’affaires américano-saoudien, qui s’est tenu le 19 novembre, le président Trump a déclaré que 270 milliards de dollars de contrats ont été signés avec des douzaines de compagnies. Le prince héritier saoudien aurait également porté la promesse d’investissements saoudiens aux Etats-Unis de 600 milliards de dollars à mille milliards. L’Intelligence Artificielle et les terres rares apparaissent comme les domaines privilégiés des accords.

– Un protocole sur un « partenariat stratégique d’IA « a été signé par les deux ministres des Affaires Etrangères pour permettre au royaume l’accès à des systèmes américains sophistiqués, tels que les semi-conducteurs. Washington a désormais autorisé la vente de 70.000 puces IA à des compagnies saoudiennes et émiriennes. Une partie de ces puces devrait être cédée par NVIDIA à HUMAIN, la société saoudienne d’IA soutenue par le gouvernement. Par ailleurs, cette société développera conjointement avec XAI d’Elon Musk des centres de données dans le royaume, dont une installation de 500 mégawatts, ainsi qu’une autre de 100 mégawatts avec Advanced Micro Devices, Cisco Systems.

– La société américaine MP Materials a annoncé la construction d’une raffinerie de terres rares en Arabie Saoudite avec le ministère saoudien de la Défense (49 %) et le groupe saoudien MAADEN (51 %) . Des discussions seraient également en cours pour collaborer à la production de magnets dans le royaume.

– Un accord de coopération sur le nucléaire civil a été annoncé par la Maison Blanche. Aucune information n’a pour le moment filtré sur le contenu de ce deal ; mais on sait que le royaume exigerait de pouvoir enrichir l’uranium – dont il possède des ressources – sur son territoire, ce que refusait jusque-là Washington. Plus précisément, il y aurait des discussions en cours avec la société coréenne KEPCO pour la signature prochaine d’un contrat de construction en Arabie de deux réacteurs, pour un montant de 26-27 milliards de dollars (l’offre coréenne inclut des technologies de la firme américaine Westinghouse) . Dans cette affaire MBS aurait fait monter les enchères en agitant la possibilité de bâtir son nucléaire civil avec la société chinoise CNEC. Le contrat coréen est néanmoins suspendu à l’aval du Congrès, au titre de l’Accord 123.

Cette visite du prince héritier saoudien à Washington peut être considérée comme un succès personnel de MBS mais aussi de l’Arabie Saoudite, considérée à nouveau comme un partenaire stratégique important des Etats-Unis dans le monde.

Cela ne signifie pas pour autant que MBS renoncera à son émancipation de la tutelle américaine traditionnelle et à sa politique de pluri-alignement (partenariat avec la Chine, coopération pétrolière avec la Russie, dialogue avec l’Iran, participation à l’Organisation de Shangaï, etc.) Mais la relation particulière avec les Etats-Unis est réaffirmée et s’étend – outre les questions de sécurité et de défense – à de nouveaux domaines, en particulier dans les nouvelles technologies et les terres rares.

Naturellement, il faut faire la part des déclarations d’intentions, qui ne se réalisent pas toujours – y compris les 1 000 milliards d’investissements aux Etats-Unis et les F 35 – mais il est certain que le PIF investira dans l’IA américaine et que certains des accords annoncés seront réalisés. Ce « moment américain » ne doit cependant pas inhiber la France et l’Europe pour avoir leur part dans la mise en œuvre des grands projets de la Vision 2030.

Bertrand Besancenot
Bertrand Besancenot est Senior Advisor au sein d’ESL Rivington. Il a passé la majorité de sa carrière au Moyen-Orient en tant que diplomate français. Il est notamment nommé Ambassadeur de France au Qatar en 1998, puis Ambassadeur de France en Arabie Saoudite en 2007. En février 2017, il devient conseiller diplomatique de l’Etat puis, après l’élection d’Emmanuel Macron en tant que Président de la République, Émissaire du gouvernement du fait de ses connaissances du Moyen-Orient.