Premiers éléments d’appréciation sur le conflit en Iran

06.03.2026 - Éditorial

L’objectif prioritaire du président Trump – restaurer l’hyperpuissance américaine et contrarier les ambitions chinoises – implique « d’en finir » avec les crises au Moyen Orient et en Europe (le conflit en Ukraine) afin de se concentrer sur l’essentiel. D’où au Moyen Orient l’initiative de paix à Gaza et le soutien à Netanyahou pour tenter de liquider « l’axe de la résistance »(anti-occidental) dirigé par l’Iran.

En Israël, l’horreur du pogrom du 7 octobre 2023 a donné l’occasion au Premier Ministre de tenter d’éradiquer le Hamas et son allié le Hezbollah, et désormais de « finir le travail » en « frappant la tête de la pieuvre » à Téhéran. La révolte populaire iranienne en janvier n’a cependant pas été saisie par Trump, qui avait pourtant encouragé les manifestants et leur avait promis une aide américaine. Le président américain préférait en réalité essayer d’obtenir par une négociation sous pression militaire – l’envoi d’une redoutable « armada » – des concessions iraniennes sur leurs programmes nucléaire et balistique et sur leur appui aux milices pro-iraniennes dans la région. Téhéran était apparemment prêt à certaines concessions sur le nucléaire mais pas sur son programme balistique. Devant cette impasse et pour préserver sa crédibilité, Trump s’est laissé convaincre par Netanyahou de saisir l’opportunité d’une réunion des principaux dirigeants iraniens pour les éliminer par des frappes conjointes des deux pays. Le prétexte invoqué était une menace imminente d’une attaque iranienne, peu crédible.

Ce succès militaire et le lancement d’une opération militaire de grande envergure change naturellement la donne au Moyen Orient. Si elle aboutit – comme l’espèrent Trump et Netanyahou, et la plupart des pays occidentaux – à la chute du régime par une nouvelle révolte populaire, les équilibres régionaux seront bouleversés au profit des Etats-Unis et de leurs alliés. Ce serait également un coup dur pour la Chine – montrant la capacité militaire et la détermination des Etats-Unis – et surtout pour la Russie qui perdrait son principal allié dans la région, après avoir déjà perdu ses amis Assad et Maduro.

L’opération militaire en cours en Iran est en réalité un combat asymétrique entre deux puissances militaires de premier plan (Etats-Unis et Israël) et un Iran aux prises avec une situation économique désastreuse et une vaste contestation internes. Toutefois le président Trump a deux contraintes sérieuses : la limitation de son stock de missiles et l’opposition de la majorité des Américains à une guerre qui trahit ses promesses de campagne, et cela alors que les élections de midterm sont dans un peu plus de six mois. Il a donc intérêt à ce que le conflit ne perdure pas et qu’il puisse se prévaloir d’un succès. Netanyahou, lui, souhaiterait aller jusqu’au bout, mais il dépend étroitement de l’assistance américaine.

Le régime iranien de son côté vise au contraire une guerre d’usure en montrant sa capacité de nuisance résiduelle et en tentant de semer le chaos dans la région et sur le marché des hydrocarbures. Il n’hésite donc pas à frapper les pays du Golfe – qui avaient pourtant fait pression sur Trump pour qu’il ne s’aventure pas dans un conflit ouvert – et à bloquer le détroit d’Ormuz, afin d’inciter les opinions publiques et la communauté internationale à exiger la fin de l’opération militaire et la reprise des négociations. Pour l’heure, les frappes de part et d’autre se poursuivent mais le président américain a évoqué une échéance de 5 semaines. Il est donc probable que si le régime iranien tient jusque-là, Trump n’exclut pas la reprise de négociations dans des conditions où Téhéran devra aller plus loin dans les concessions. L’important pour le président américain est de proclamer un nouveau succès de sa méthode forte, qui aura permis de parvenir à un résultat meilleur que l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA) dont il s’était retiré.

Les Iraniens de leur côté ne peuvent que constater que leurs grands protecteurs russe et chinois se sont contentés de condamnations rhétoriques et qu’ils sont en réalité totalement isolés. Leurs frappes sur leurs voisins du Golfe leur aliènent désormais le monde arabe et ils ne peuvent plus prétendre que cette opération est une agression du « méchant camp occidental » contre le « gentil Sud Global ». Toutefois ce régime a déjà démontré sa capacité de résilience et il est probable que les Gardiens de la Révolution et les Bassidjis – des centaines de milliers de combattants – sont prêts à tout pour préserver le système qu’ils contrôlent. Quant à la population iranienne, il n’y a pas de doute qu’elle rêve dans sa grande majorité de se débarrasser du régime, mais qu’elle est consciente des conséquences redoutables pour elle d’une nouvelle révolte et de la fiabilité douteuse des promesses de Trump.

Naturellement ces premiers éléments d’appréciation sont à prendre avec prudence, car l’évolution sur le terrain pourra amener les protagonistes à changer éventuellement de stratégie. A ce stade, on ne peut pas exclure une aggravation de la situation – avec ses conséquences sur l’économie mondiale – et il serait présomptueux de prévoir ce que sera la réaction de la population iranienne qui, certes, ne dispose pas d’une opposition structurée unifiée et qui a été refroidie par la férocité de la répression, mais qui aspire à la chute de cette dictature sanguinaire qui n’a que trop duré.

Bertrand Besancenot
Bertrand Besancenot est Senior Advisor au sein d’ESL Rivington. Il a passé la majorité de sa carrière au Moyen-Orient en tant que diplomate français. Il est notamment nommé Ambassadeur de France au Qatar en 1998, puis Ambassadeur de France en Arabie Saoudite en 2007. En février 2017, il devient conseiller diplomatique de l’Etat puis, après l’élection d’Emmanuel Macron en tant que Président de la République, Émissaire du gouvernement du fait de ses connaissances du Moyen-Orient.