Ukraine : la guerre au ralenti – L’épuisement comme stratégie et comme piège

13.03.2026 - Regard d'expert

Le haut fait ukrainien : quand une start-up frappe le cœur industriel de la Russie

Dans la nuit du 20 au 21 février, des missiles de croisière FP-5 Flamingo — de fabrication ukrainienne — ont atteint l’usine de construction mécanique de Votkinsk, en République d’Oudmourtie, à 1 300 kilomètres de la frontière ukrainienne, endommageant les ateliers de production des missiles balistiques Iskander-M, des missiles balistiques intercontinentaux Iars et Boulava, ainsi que du nouveau missile hypersonique à portée intermédiaire Orechnik. Des incendies ont été enregistrés dans l’enceinte, au moins onze blessés recensés, et des dommages constatés dans les ateliers 19, 22 et 36.

Ce qui rend cet événement stratégiquement transcendant va bien au-delà de ses effets immédiats. Le missile Flamingo est fabriqué par l’entreprise ukrainienne Fire Point — une start-up fondée par un groupe d’amis issus du bâtiment, du design de jeux vidéo et de l’architecture. Elle déclare une portée de 3 000 kilomètres et emporte une charge explosive de 1 150 kilogrammes. Pour la première fois, l’Ukraine démontre sa capacité à frapper avec une production propre l’une des installations les plus stratégiques du complexe militaro-industriel russe, au cœur géographique de la Russie.

Que des civils sans formation militaire aient développé un missile de croisière capable d’atteindre la fabrique qui produit les missiles avec lesquels la Russie bombarde les villes ukrainiennes représente exactement le type d’innovation qui a caractérisé la résistance ukrainienne depuis le premier jour. Fire Point aspire à produire 210 unités par mois. Si cet objectif est atteint, la prolifération du Flamingo ouvrira la voie à des attaques systématiques contre la base industrielle de défense russe, ce qui pourrait accélérer de manière décisive la dégradation de la capacité de la Russie à soutenir son agression.

Le gain pyrrhique et le miroir de Pyrrhus

Pyrrhus d’Épire vainquit les Romains à Ausculum en 279 avant Jésus-Christ, mais à un coût si dévastateur en troupes et en officiers irremplaçables qu’il déclara : « Encore une victoire comme celle-là et nous sommes perdus. » L’expression entra dans le lexique des stratégies militaires manquées. Aujourd’hui, dans les champs gorgés de sang du Donbass, s’écrit un nouveau chapitre de cette histoire.

La Russie occupe environ 20 % du territoire ukrainien, Crimée annexée illégalement en 2014 incluse. Depuis janvier 2024, elle a étendu son emprise de moins de 1,5 % supplémentaire, à un rythme que le CSIS qualifie de « plus lent que presque toute grande offensive dans n’importe quelle guerre du siècle dernier ». Ce n’est pas avancer vers la victoire : c’est mourir vers l’égalité.

L’effondrement démographique militaire est peut-être le facteur le moins visible mais le plus irréversible de tous. La Russie a recruté des condamnés dans ses prisons. Elle a incorporé plus de 10 000 soldats nord-coréens. Elle a promulgué des décrets de mobilisation souterrains pour éviter la réaction sociale que provoqua la mobilisation partielle de septembre 2022, lorsque plus d’un million d’hommes en âge de combattre quittèrent le pays. L’armée russe demeure numériquement supérieure — 400 000 soldats contre 250 000 Ukrainiens sur le front, selon les estimations d’analystes militaires occidentaux —, mais la qualité du contingent, l’état du matériel, et surtout le moral au combat, sont des facteurs que les communiqués du ministère de la Défense russe ne reflètent aucunement.

Perspectives et scénarios : la guerre de 2026

Les négociations de paix à Genève sont dans l’impasse. Poutine exige des territoires dans l’est de l’Ukraine qu’il n’a pas conquis ; Zelensky insiste sur la restitution de tous les territoires, Crimée comprise. Le scénario le plus probable pour 2026 est la poursuite de la guerre d’attrition, avec une Russie confrontée à des difficultés économiques croissantes et à la perte progressive de ses revenus énergétiques. 2026 pourrait être la dernière année où la Russie peut tirer des recettes substantielles de ses ventes de gaz aux Européens. Le tarissement progressif de ces ressources, combiné à l’explosion des dépenses militaires, conduit à une équation budgétaire intenable.

Conclusion : le piège du temps

La guerre au ralenti en Ukraine est, avant tout, une guerre de narratifs. Poutine parie que le temps travaille pour lui : que l’Occident se lasse, que l’Ukraine capitule avant que la Russie ne s’effondre. C’est un pari fondé sur une prémisse fausse : que la Russie peut soutenir indéfiniment cet effort sans conséquences internes irréversibles.

Nous sommes contraires à l’agression russe contre l’Ukraine et contraires à l’usage de la force comme moyen d’acquisition de territoires : ce principe n’admet ni nuances ni équidistance. La sécurité européenne passe inéluctablement par la défaite de l’agression russe. Ce n’est pas une posture idéologique : c’est une conclusion géopolitique fondée sur l’histoire, la géographie et la logique des rapports de force. Toute paix qui consacre les conquêtes russes actuelles ne sera que le prélude de la prochaine guerre.

« Les guerres s’achèvent lorsque l’un des belligérants conclut que le coût de la poursuite dépasse le bénéfice de la résistance. » — Raymond Aron, Paix et Guerre entre les Nations

Raymond Aron — ce maître du réalisme politique dont l’actualité ne se dément pas — avait énoncé une vérité simple qui éclaire le présent avec une clarté implacable. En Ukraine, cette équation penche chaque jour davantage du côté de la Russie : non dans le sens où elle approche de la victoire, mais dans le sens où elle s’approche du point où le coût de la poursuite deviendra insupportable. La vraie question n’est pas de savoir si l’Ukraine résistera. La vraie question est de savoir si l’Occident aura la lucidité et la volonté de l’accompagner jusqu’au bout. De la réponse à cette question dépend non seulement le destin de l’Ukraine, mais l’architecture de la sécurité européenne pour les décennies à venir.

Publié le 25/02/2026 dans Atalayar

Gustavo de Arístegui
Homme politique et diplomate espagnol, Gustavo de Arístegui est diplômé de l'Université pontificale de Comillas (ICADE) à Madrid. Il a d’abord exercé le droit (1987-1989), se spécialisant sur les questions d’immigration. Il a ensuite poursuivi une carrière diplomatique dès janvier 1990. D’abord comme chef de service au sein de la Direction générale de la politique étrangère pour l’Europe, puis comme directeur du Proche-Orient à la Direction générale adjointe pour le Moyen-Orient, où il notamment chargé du suivi de la guerre du Golfe. Après avoir été coordinateur des sanctions contre l’Irak en octobre 1990 à l’OCDE, il est affecté en avril 1991 à l’ambassade d’Espagne en Libye puis en Jordanie en 1993. Il est ambassadeur d’Espagne en Inde à partir de 2012. Entre 1996 et 2008, il poursuit une carrière politique, comme Directeur Général du Cabinet du ministre de l’Intérieur (1996-2000), puis comme député pour le Parti Populaire espagnol (2000-2008).