Les dix péchés capitaux géostratégiques de l’Europe (partie ½)

27.03.2026 - Regard d'expert

Il est des moments où l’Histoire exige davantage qu’une déclaration de principes. Elle exige lucidité, vision, courage et audace. Pendant trois décennies, le Vieux Continent s’est offert le luxe d’ignorer la réalité extraordinairement dangereuse qui nous entoure. Ivan Krastev, de l’Institut des Sciences Humaines de Vienne, l’a expliqué avec une clarté méridienne : l’Europe a trop longtemps confondu ses normes avec la réalité internationale, et cette confusion a un coût que nous commençons seulement à payer. La cécité de nos dirigeants est généralisée, et seuls quelques-uns semblent s’être éveillés de leur irresponsable somme pacifiste.

C’est cependant au sein de la gauche européenne que l’absurdité du refus d’accepter la brutale réalité d’un monde de plus en plus dangereux atteint son zénith. Des modèles de leadership égoïstes, intéressés et idéologiquement motivés constituent une invitation au désastre au moment le plus délicat que l’Europe ait connu depuis la fin de la Guerre Froide. La gauche occidentale en général, et la gauche européenne en particulier, erre sans boussole. Elle demeure ancrée dans les années quatre-vingt-dix, dans cet exceptionnel et éphémère moment de prospérité stratégique consécutif à l’implosion soviétique, lorsque l’Occident crut que la « fin de l’Histoire » était une réalité et non une illusion. Comme le philosophe George Santayana nous en avait prévenus avec une acuité inégalable : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter » (The Life of Reason, 1905). L’Europe en offre une démonstration d’une régularité alarmante.

Il est impératif d’abandonner le wishful thinking — cette pensée désidérative que l’analyste américain Robert Kagan a diagnostiqué comme le mal endémique de la politique étrangère européenne — car c’est la condition sine qua non pour redevenir un acteur pertinent sur le nouveau plateau géopolitique en ébullition.

Il faut accepter que le nouveau désordre mondial existe, s’y adapter avec urgence et se préparer au pire, avec une stratégie claire et sans relâche. Il est urgent de cesser de croire que nous pouvons imposer le droit international à tous les acteurs du système. Comme Henry Kissinger l’écrivait dans son dernier ouvrage, Leadership : Six Studies in World Strategy (2022) : le fondement de tout ordre international durable n’est pas l’élégance de ses règles écrites, mais la volonté crédible de ceux qui en bénéficient de le défendre par la force si nécessaire. L’Europe a manifestement manqué de cette volonté. Depuis 1990, l’Occident a combattu dans le cadre du Droit International Public et du Droit International Humanitaire face à des adversaires qui ne respectent aucune règle.

C’est le point de départ incontournable de toute analyse sérieuse. Nous devons respecter le Droit International, mais être implacables — dans ce cadre — envers ceux qui ont décidé de se déclarer nos ennemis. Le prix de notre naïveté a un nom et un visage. Ce sont les dix péchés capitaux géostratégiques de l’Europe, dont l’énumération constitue le véritable bilan de trois décennies d’irresponsabilité et de cécité géostratégique.

Premier péché : L’illusion normative

Croire que nous pouvions imposer le respect du Droit International Public et du Droit International Humanitaire à des acteurs qui n’ont jamais eu la moindre intention de les respecter. L’illusion normative européenne a été, selon la formule célèbre de Robert Kagan, l’arme la plus puissante des autocrates contre nous-mêmes. Nous avons construit des institutions multilatérales, rédigé des traités, tenu des sommets, et cru que le seul fait de codifier les normes équivalait à les faire respecter. La Russie en Géorgie en 2008, en Crimée en 2014 et en Ukraine en 2022 nous a enseigné qu’il n’en était rien. Il nous a fallu quatorze ans pour en tirer la leçon.

L’historienne Anne Applebaum — lauréate du prix Pulitzer et l’une des analystes les plus rigoureuses du recul démocratique — a soutenu avec une force implacable dans Twilight of Democracy que supposer que les normes libérales dompteraient progressivement les puissances autoritaires n’était pas une politique, mais une illusion confortable entretenue par l’intérêt personnel et la lâcheté intellectuelle. La leçon de la Géorgie n’a pas été retenue. Celle de la Crimée non plus. C’est l’Ukraine qui a payé le prix de notre amnésie.

Deuxième péché : Le piège des règles d’engagement

Combattre avec des règles d’engagement que nos adversaires ignoraient systématiquement. Nous avons combattu avec une main attachée dans le dos face à des ennemis qui n’avaient aucune restriction opérationnelle. L’asymétrie des règles que nous nous sommes auto-imposées a été l’un des facteurs les plus déterminants dans la dégradation du pouvoir dissuasif occidental. Le général américain H.R. McMaster, dans son oeuvre fondamentale Battlegrounds : The Fight to Defend the Free World, a documenté avec précision la manière dont cette asymétrie normative a été délibérément et systématiquement exploitée par les puissances révisionnistes.

L’ancien commandant suprême de l’OTAN, le général Philip Breedlove, a renforcé cette évaluation en témoignant devant le Sénat américain que des contraintes asymétriques auto-imposées ne constituent pas un signe de supériorité morale, mais une invitation ouverte à l’exploitation par des adversaires qui ne connaissent aucune contrainte équivalente.

L’auto-handicap opérationnel au nom du droit a systématiquement produit la défaite stratégique habillée en langage de légitimité.

Troisième péché : Cécité face aux puissances révisionnistes

Fermer les yeux sur la réalité des rivalités croissantes avec les puissances révisionnistes. Russie, Chine, Iran, Corée du Nord : des acteurs qui depuis trente ans annoncent leur volonté de reconfigurer l’ordre international et auxquels l’Europe a répondu par des réunions, des communiqués et des sanctions qui n’ont en aucun cas modifié leur comportement stratégique. Victoria Nuland, ancienne Sous-Secrétaire d’État aux Affaires Politiques, a averti à maintes reprises que Moscou n’interprétait pas la modération occidentale comme de la prudence, mais comme de la faiblesse. Elle avait raison.

La prescience de George Kennan rend l’échec encore plus accablant. Publiant en 1997 dans le New York Times son célèbre essai A Fateful Error, Kennan avertissait que l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, sans l’édification d’une architecture dissuasive crédible à la clé, risquait de provoquer précisément le revanchisme russe qui s’est depuis matérialisé. Il fut ignoré. Le plus grand prophète stratégique du vingtième siècle fut renvoyé comme une relique par les capitales qui avaient le plus besoin de l’écouter.

Quatrième péché : L’échec de la politique de voisinage

Ne pas comprendre que le voisinage européen est l’un des plus dangereux, instables et volatils au monde, et que tenter de le stabiliser par la simple exportation de normes et de valeurs — sans le pouvoir ni la volonté de les imposer — est un suicide stratégique. Nos frontières immédiates — le Sahel, le Maghreb, la Méditerranée orientale, le Caucase, la rive nord de la mer Noire — sont des zones de fracture permanente qui exigent une politique active, et non déclarative. Le politologue Lucan Ahmad Way l’a formulé avec clarté : la politique de voisinage européenne a été, au mieux, un exercice de bonnes intentions sans conséquences ; au pire, une invitation à ce que d’autres acteurs remplissent le vide que l’Europe refuse d’occuper.

Thierry de Montbrial, fondateur de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) et l’une des intelligences géopolitiques les plus respectées d’Europe, soutient de longue date qu’une puissance qui refuse d’agir n’est pas une puissance pacifique : elle est une puissance absente. Et la géopolitique, comme la physique, a horreur du vide. Ce vide abandonné par l’Europe n’a pas été comblé par la démocratie : il l’a été par la Russie, la Chine, l’Iran et les insurrections djihadistes.

Cinquième péché : La migration sans politique

Les politiques migratoires de portes ouvertes qui ont importé le conflit au cœur même de nos sociétés. Nous avons accepté un nombre immense d’immigrés sans politique d’intégration claire et sans exiger le respect des lois des sociétés d’accueil. Le résultat a été l’importation de fractures identitaires, religieuses et culturelles qui fragmentent la cohésion sociale, fondement de toute capacité collective de défense. Il ne s’agit pas de nier la dimension humanitaire du phénomène migratoire, mais de reconnaître que l’absence de politique n’est pas une politique humanitaire : c’est une irresponsabilité gouvernementale aux dimensions cosmiques.

Le sociologue germano-britannique Ralf Dahrendorf avait pressenti le dilemme avec une troublante exactitude. Dans son analyse des sociétés libérales sous pression, Dahrendorf soutenait que le véritable test des sociétés ouvertes n’est pas de savoir si elles accueillent les nouveaux arrivants, mais si elles possèdent la capacité institutionnelle et la volonté politique de les intégrer dans un cadre civique partagé. L’absence de cette volonté n’est pas de la générosité : c’est une abdication du premier devoir de l’État envers ses propres citoyens.

Gustavo de Arístegui
Homme politique et diplomate espagnol, Gustavo de Arístegui est diplômé de l'Université pontificale de Comillas (ICADE) à Madrid. Il a d’abord exercé le droit (1987-1989), se spécialisant sur les questions d’immigration. Il a ensuite poursuivi une carrière diplomatique dès janvier 1990. D’abord comme chef de service au sein de la Direction générale de la politique étrangère pour l’Europe, puis comme directeur du Proche-Orient à la Direction générale adjointe pour le Moyen-Orient, où il notamment chargé du suivi de la guerre du Golfe. Après avoir été coordinateur des sanctions contre l’Irak en octobre 1990 à l’OCDE, il est affecté en avril 1991 à l’ambassade d’Espagne en Libye puis en Jordanie en 1993. Il est ambassadeur d’Espagne en Inde à partir de 2012. Entre 1996 et 2008, il poursuit une carrière politique, comme Directeur Général du Cabinet du ministre de l’Intérieur (1996-2000), puis comme député pour le Parti Populaire espagnol (2000-2008).