La semaine dernière, nous avons publié la première partie de cet article, dans laquelle Gustavo de Arístegui fait état d’un continent européen empreint de naïveté dans sa gestion de grands conflits mondiaux. Il y détaille les cinq premiers « péchés capitaux » de l’Europe, de son manque de force militaire face aux puissances agressives jusqu’à l’absence de réelle stratégie pour gérer l’immigration.
Sixième péché : Le parasitisme atlantique
Croire que nous pouvons continuer à jouir indéfiniment de la protection stratégique des États-Unis sans prendre notre propre sécurité au sérieux, sans investir dans la défense et sans coordonner les efforts de R&D. Le Rapport Draghi de 2024 a chiffré à des centaines de milliards d’euros le déficit d’investissement européen en capacités stratégiques. Ce n’était pas une surprise : c’était le résultat prévisible de décennies de parasitisme atlantique confortable. L’Europe a vécu sous le parapluie de l’OTAN tout en le disqualifiant rhétoriquement lorsque cela s’avérait politiquement opportun.
L’ancien Secrétaire à la Défense américain Robert Gates a prononcé en 2011, lors de son discours d’adieu aux alliés de l’OTAN, ce qui reste la mise en demeure publique la plus dévastatrice sur le délestage européen en matière de défense. Gates avertissait ses homologues avec une franchise inhabituelle que la patience du Congrès américain pour financer la défense de nations peu enclines à financer la leur n’était pas inépuisable, et qu’une alliance à deux vitesses entre ceux qui paient et ceux qui se contentent d’en bénéficier ne pouvait constituer un fondement durable pour la sécurité collective. Ses avertissements furent applaudis et ignorés à égalité.
Septième péché : Le tribalisme industriel contre la raison stratégique
Le nationalisme à courte vue et les intérêts court-termistes de quelques-uns ont systématiquement prévalu sur la sécurité collective. L’exemple le plus scandaleux et le plus coûteux est la rupture du consortium franco-allemand pour la conception et la fabrication d’un avion de combat européen de sixième génération, saboté par Dassault, par certains groupes industriels et, par-dessus tout, par le syndicat allemand IG Metall. L’Europe est incapable depuis des décennies de produire une industrie de défense véritablement intégrée parce que les intérêts nationaux — et syndicaux — l’emportent toujours sur la raison stratégique collective. C’est une trahison du bien commun que l’Histoire jugera avec la sévérité qu’elle mérite.
François Heisbourg, ancien président de l’Institut International d’Études Stratégiques (IISS) et la voix européenne la plus autorisée en matière de politique industrielle de défense, a observé que l’échec de l’intégration européenne de la défense n’est pas un problème technique mais une pathologie politique. Le diagnostic est clair depuis des décennies. Ce qui a fait défaut — de manière constante et inexcusable — c’est la volonté politique de faire prévaloir la survie collective sur les lobbies industriels et les égocentrismes nationaux de marchés de l’armement.
Huitième péché : Le mépris pour les Cassandre orientales
L’Europe n’a pas pris au sérieux les menaces qui pesaient sur nous depuis des années. Les rapports de renseignement, les analyses académiques, les avertissements des alliés orientaux — Polonais, Baltes, Finlandais — ont été systématiquement ignorés par des capitales qui préféraient le confort du déni à l’inconfort de la préparation. Le politologue Timothy Snyder, dans son œuvre magistrale Le chemin vers la non-liberté, a documenté comment les démocraties occidentales ont passé plus d’une décennie à ignorer les signaux d’alarme que les pays qui ont vécu sous le totalitarisme soviétique envoient depuis des années. Nous espérons qu’il n’est pas trop tard.
Le Président estonien Alar Karis a exprimé l’angoisse d’une génération d’Européens de l’Est qui ont vu leurs avertissements traités avec condescendance puis classés sans suite. Les nations dont la mémoire vivante inclut l’occupation soviétique ne parlent pas d’agression russe en métaphores ou en abstractions : elles en parlent à partir de l’intimité de l’expérience historique. L’autorité morale de leurs avertissements n’a jamais été en cause. Seule la volonté d’écouter faisait défaut.
Neuvième péché : L’asphyxie réglementaire de l’innovation
L’obsession réglementaire européenne a asphyxié notre R&D; notre industrie et notre économie au point que nous perdons toutes les courses technologiques qui comptent. L’intelligence artificielle, l’informatique quantique, la biotechnologie, la microélectronique : l’Europe n’est leader dans aucun de ces domaines. Nous les avons livrés, d’abord aux États-Unis, puis à la Chine, pendant que nous générions directives, règlements et normes qui transformaient nos entreprises en championnes du respect bureaucratique plutôt que du marché mondial. Mario Draghi lui-même, dans son rapport de 2024 sur la compétitivité européenne, a averti que sans un changement radical de modèle, l’Europe serait condamnée à l’irrélevance économique en moins d’une génération.
L’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, s’adressant au Parlement européen, a cristallisé le paradoxe avec une précision inconfortable : un continent qui réglemente des technologies qu’il n’a pas inventées et ne dirigera pas n’a pas produit une stratégie réglementaire — il a produit une nécrologie industrielle. L’AI Act, le Digital Services Act et la cascade de réglementation technologique émanant de Bruxelles ont été célébrés comme des modèles de gouvernance par ceux qui ne seront jamais tenus responsables de la compétitivité qu’ils ont détruite.
Dixième péché — et peut-être le plus grave : Le suicide énergétique idéologique
L’Europe s’est imposée à elle-même une transition écologique désastreuse, dogmatique et idéologiquement motivée, sans réfléchir aux conséquences pour son industrie, sans disposer d’un plan stratégique clair et sans alternatives énergétiques viables. La condamnation de l’énergie nucléaire — une énergie propre, stable et stratégiquement souveraine — a été l’une des plus grandes erreurs de politique industrielle de l’histoire contemporaine. La condamnation de la production d’électricité au charbon, dont la technologie ultra-supercritique est parfaitement comparable au cycle combiné gaz en termes d’émissions, a privé l’Europe d’une source de sécurité énergétique dans des moments critiques.
Avoir renoncé à construire une industrie européenne de batteries et de panneaux solaires — livrant ce marché à la Chine — et avoir persécuté le moteur à combustion interne sans alternative industrielle mature, avec le risque conséquent de broyer l’industrie automobile européenne : ce sont de graves et délibérées irresponsabilités qui méritent le jugement le plus sévère. L’économiste français Jean Pisani-Ferry, architecte du Plan National de Relance, a reconnu avec une franchise intellectuelle rare que le Pacte Vert européen a été conçu comme un programme transformateur, mais que sans stratégie de financement, sans politique industrielle et sans doctrine de sécurité énergétique, la transformation devient désintégration. Il avait raison. L’intoxication idéologique de la politique climatique européenne n’a pas produit un continent vert : elle a produit un continent désindustrialisé.
L’éveil géopolitique de l’Europe, s’il advient, devra se construire sur la reconnaissance honnête de ces dix péchés. Non sur la rhétorique, non sur les communiqués de sommet, non sur les discours de Davos ou de Munich. Sur l’acceptation que le monde est dangereux, que les acteurs dangereux ne sont pas dissuadés par des normes mais par le pouvoir dissuasif, et que l’Europe doit choisir entre être un sujet de l’Histoire ou continuer d’en être la victime la plus élégamment parée.
L’alternative — persister dans le confort suicidaire du multilatéralisme sans dents, du droit international sans sanctions et de la transition énergétique sans énergie — n’est pas une politique : c’est une reddition au ralenti. Comme l’historien Niall Ferguson l’a soutenu, le déclin civilisationnel est rarement dramatique : il est incrémental, bureaucratique et auto-administré. L’Europe en a été une élève méticuleuse.
L’Histoire — qui est implacable envers les lâches — enregistrera et censurera cette ère avec la froideur et la vigueur qu’elle mérite. Le choix, s’il existe encore, doit être fait maintenant.


