L’extension du conflit au Moyen Orient est-elle inévitable ?

03.04.2026 - Éditorial

Après un mois de guerre au Moyen-Orient, la situation demeure pleine d’incertitudes.

D’un côté, des discussions sont censées se tenir de façon indirecte sous l’égide des Pakistanais entre Américains et Iraniens, et le président Trump affirme régulièrement qu’elles avancent très bien.

De l’autre, les Iraniens nient publiquement qu’il y ait de telles négociations, continuent leurs frappes sur Israël et les pays du Golfe et se préparent visiblement à contrer une intervention terrestre américaine. Ils menacent, en cas d’attaque américaine, de frapper les installations pétrolières et gazières du Golfe, mais aussi leurs usines de dessalement d’eau de mer, ce qui serait une catastrophe économique, humanitaire et environnementale.

Les Américains maintiennent leur ultimatum – reporté au 6 avril – ainsi que leurs frappes (et celles d’Israël) sur de nombreuses cibles en Iran, et ils menacent à leur tour – si les négociations n’aboutissent pas – de tout détruire en Iran. Pour renforcer la pression, des déploiements de plusieurs milliers de Marines et de forces spéciales sont en cours dans la région.

Les observateurs spéculent donc pour savoir si un débarquement de forces terrestres américaines aurait pour objectif de s’emparer de l’île de Kharg – stoppant ainsi toute exportation de pétrole iranien et privant le régime de sa principale source de financement – ou de tenter de récupérer les 450 kilos d’uranium enrichi toujours aux mains des Iraniens, ou encore d’annihiler les capacités iraniennes de bloquer le détroit d’Ormuz en occupant une ou des îles stratégiques dans la zone.

Ce qui est clair est que le Premier ministre israélien préconise toujours de « finir le travail » et que le régime de Téhéran pratique de son côté une guerre d’usure perturbant l’économie mondiale afin de pousser le président Trump à arrêter le conflit. L’Iran se permet même de déclarer que c’est lui qui décidera de la fin de la guerre et qu’il entend obtenir des garanties qu’il n’y aura plus d’attaques sur son territoire, que les sanctions contre le pays devront être levées et que les attaquants devront payer des indemnités pour les dégâts causés par leurs frappes.

Quant au président Trump, il souhaiterait apparemment solder cette aventure iranienne car son opinion publique y est largement défavorable, et surtout parce que les milieux d’affaires américains s’inquiètent de l’inflation du prix du pétrole à la pompe et du décrochage des marchés financiers, et cela dans la perspective des élections de mi-mandat au Congrès en novembre. Mais il veut être en mesure de pouvoir se prévaloir d’une victoire. Or, s’il peut se féliciter d’avoir décapité le régime, stoppé le programme nucléaire et anéanti une bonne partie des capacités balistiques iraniennes, le régime s’est montré plus résilient que prévu et a réussi à perturber l’économie mondiale en bloquant le détroit d’Ormuz. Le président américain doit donc prouver qu’il a aussi rouvert le détroit, mettant un terme à cette capacité de dissuasion iranienne qui affecte le monde entier. L’autre option – arrêter le conflit sans intervention terrestre en laissant le soin de se débrouiller aux pays du Golfe et aux pays consommateurs de pétrole et de gaz – n’est pas à écarter, mais elle porterait atteinte à la crédibilité des Etats-Unis aux yeux de leurs alliés.

S’agissant des pays du Golfe, qui ont tenté d’éviter cette confrontation – car elle dissuade les investisseurs internationaux de s’engager sur leurs grands projets économiques – ils sont aujourd’hui frustrés et exaspérés de ne pas avoir été écoutés par leur partenaire américain et de subir les frappes de l’Iran, avec lequel ils avaient pourtant rétabli le dialogue. En outre, la protection américaine ne les a pas empêchés de subir des attaques sévères – notamment dans les Emirats Arabes Unis et au Qatar – alors qu’ils ont le sentiment qu’Israël (clairement à l’initiative du conflit) a bénéficié d’une meilleure couverture qu’eux. Ces pays sont naturellement favorables à ce que les capacités de nuisance iraniennes soient réduites au maximum, mais ils sont conscients que l’Iran restera leur voisin et qu’ils ont donc intérêt à trouver in fine un arrangement durable, afin que le Golfe ne demeure pas une zone de tension faisant fuir les investisseurs internationaux. C’est la raison pour laquelle ils souhaitent se coordonner avec les puissances sunnites de la région (Egypte, Turquie et Pakistan) pour tenter d’éviter l’embrasement de la région et de favoriser une sortie de crise. Il reste à savoir si le président Trump les écoutera… sa dernière déclaration grossière sur le prince héritier saoudien n’est de ce point de vue pas très encourageante.

Le problème de fond est qu’il n’y a pas de confiance entre l’administration Trump et le régime iranien, et que les positions des protagonistes sont très éloignées. Une intervention terrestre américaine est donc probable. Il faut espérer que, dans ce cas, elle restera limitée dans ses objectifs pour tenter d’imposer un « meilleur deal » ; mais qu’elle ne dégénère pas en une opération d’envergure ouvrant la boîte de Pandore dans la région, avec des répercussions incalculables sur l’économie mondiale.

Bertrand Besancenot
Bertrand Besancenot est Senior Advisor au sein d’ESL Rivington. Il a passé la majorité de sa carrière au Moyen-Orient en tant que diplomate français. Il est notamment nommé Ambassadeur de France au Qatar en 1998, puis Ambassadeur de France en Arabie Saoudite en 2007. En février 2017, il devient conseiller diplomatique de l’Etat puis, après l’élection d’Emmanuel Macron en tant que Président de la République, Émissaire du gouvernement du fait de ses connaissances du Moyen-Orient.