Pour de bonnes raisons, le monde entier (à part Netanyahou qui souhaite toujours « finir le travail ») ressent un vrai soulagement ; car si les menaces proférées de part et d’autre avaient été mises en œuvre, la région et le monde auraient connu une véritable catastrophe économique, humanitaire et environnementale.
Cette trêve est sans doute d’abord le résultat des pressions de la communauté d’affaires américaine et du Pentagone – inquiets à juste titre de la perspective d’une prolongation du conflit – qui ont réussi à ramener à la raison un président Trump en plein délire.
On le doit aussi aux efforts du Pakistan et de ses alliés (Egypte, Turquie, Arabie Saoudite, Qatar) qui ont joué un rôle efficace de médiateur, avec le soutien de la Chine et des Européens.
Cette trêve prévoit un arrêt des frappes, une reprise de la circulation dans le détroit d’Ormuz et la reprise de la médiation pakistanaise pour tenter de parvenir à un accord durable. Elle a donc été très bien accueillie par les marchés financiers et par tous ceux touchés par l’envolée des prix du pétrole et du gaz.
Toutefois des points importants ne sont pas clairs :
- Que signifie un « contrôle » revendiqué par Téhéran du détroit d’Ormuz (avec Oman) ? Est-ce simplement une procédure temporaire pour désengager le trafic maritime dans le Golfe (c’est peu probable) ? ou la revendication d’un nouveau statut (qui est en fait contraire au droit international) ? En d’autres termes passera-t-on du régime instauré par la Convention de Montego Bay – liberté de circulation dans les détroits – à une sorte de convention de Montreux régissant les détroits turcs ?
- Les positions des protagonistes paraissent encore très éloignées, rendant très difficiles des compromis sur à la fois le nucléaire, le balistique, les proxies, le détroit d’Ormuz etc …
- Est-ce que le Liban est concerné par cette trêve ? Le Pakistan dit oui et Israël dit non …
Aujourd’hui le président Trump et le régime iranien proclament l’un et l’autre leur « victoire totale » : Les Américains évoquent la décapitation du régime iranien, l’arrêt de son programme nucléaire, la destruction d’une grande partie de ses capacités balistiques, l’affaiblissement de ses proxies et la réouverture du détroit d’Ormuz. Quant aux Iraniens, ils se félicitent d’avoir préservé le régime, d’avoir résisté à la première puissance mondiale, d’avoir démontré leurs capacités militaires et de posséder désormais une capacité de dissuasion (à Ormuz) contre de nouvelles attaques.
Dans la négociation, la question nucléaire paraît celle où un compromis est possible. En revanche, les Iraniens refuseront toute entrave à leur programme balistique et disposent désormais d’une épée de Damoclès avec le détroit d’Ormuz. L’important pour l’économie mondiale est de trouver une formule à ce sujet. Le président Trump a déjà laissé entendre qu’ayant réalisé le gros du travail , c’est aux pays du Golfe et aux pays consommateurs de pétrole et de gaz d’assurer désormais la sécurité du transit dans cette zone. Quel arrangement pourrait-on trouver – pas trop onéreux en termes de surveillance – entre l’Iran, les pays du Golfe, la Chine, l’Europe, le Japon, l’Inde et la Corée ?
A ces difficultés il faut ajouter que Netanyahou ne fera rien pour faciliter une solution de compromis, en menant notamment des opérations militaires d’envergure au Liban susceptibles de faire dérailler la trêve.
S’agissant des pays du Golfe, ils devront après ce conflit tirer les conséquences de cette crise :
- Leur confiance dans la fiabilité de la protection américaine est entamée, même si à court terme ils chercheront à la préserver par des acquisitions d’armement.
- Il est probable qu’ils chercheront à mieux coordonner leurs défenses anti-aériennes.
- Le peu de confiance qu’ils avaient établi avec l’Iran s’est évaporé pour un bon moment.
- Leur concertation avec le Pakistan, l’Egypte et la Turquie se renforcera pour tenter de stabiliser la région (Les Emirats Arabes Unis sont cependant tentés par un rapprochement avec Israël et les Etats-Unis).
- Il leur faudra réparer les dégâts de ce conflit, qui aura surtout touché les EAU et le Qatar. Leurs investissements et aides à l’extérieur s’en ressentiront certainement et on peut s’attendre à un réexamen de leur modèle économique et de leurs grands projets.
- La Chine apparaît comme le principal bénéficiaire de cette crise, par son positionnement en faveur de la négociation et comme principal acheteur du pétrole du Golfe.
La France et l’Europe ont bien fait de ne pas céder aux pressions américaines. Elles auront maintenant intérêt à renforcer leur coordination avec le quatuor Pakistan-Golfe-Turquie-Egypte pour faciliter la conclusion d’un accord durable, comprenant naturellement le Liban malgré l’intransigeance de Netanyahou.
Il est naturellement trop tôt pour tirer des conclusions définitives à ce stade, mais certains éléments apparaissent déjà :
- Les Etats-Unis et Israël ont prouvé une fois encore l’efficacité de leurs moyens militaires, mais ils ont été politiquement isolés et leur crédit moral est entamé : ils ont en effet donné l’image de pays aux positions extrémistes ne respectant pas leurs propres valeurs (cf. Gaza et les destructions en Iran). Cela renforcera probablement la tendance vers un pluri-alignement des pays du Sud Global.
- En Iran, le pouvoir des Gardiens de la Révolution est devenu total , ce qui n’est guère rassurant. Quant à la population iranienne, son désarroi la conduira-t-elle plus tard vers une nouvelle révolte contre ce régime mafieux et sanguinaire ? On ne peut que l’espérer.
- Les pays du Golfe vont devoir restaurer leur image, ce qui risque de prendre du temps mais nous pourrons les aider à le faire.
- De l’issue de la négociation sur la question de la circulation dans le détroit d’Ormuz dépendra la recherche probable de nouvelles voies pour le commerce mondial.


