Conflit du Moyen Orient : va-t-on vers une guerre d’usure ?

17.04.2026 - Regard d'expert

L’échec de la rencontre américano-iranienne à Islamabad est une déception, mais pas une surprise étant donné l’écart entre les positions des protagonistes sur tous les points, même si le niveau de représentativité des délégations montre que les pourparlers sont pris au sérieux des deux côtés. En outre, le président Trump et le régime iranien sont prisonniers de leur propre rhétorique sur une soi-disant « victoire totale », qui pourtant ne correspond pas à la réalité :

  • L’Iran est en ruine, mais le régime est résilient et déterminé à conserver le pouvoir ; de plus, en bloquant le détroit d’Ormuz, il a acquis une arme de destruction massive contre l’économie mondiale. Il pratique donc une guerre d’usure asymétrique tablant sur le fait que Trump doit sortir de cette crise, au risque de perdre les prochaines élections de mi-mandat.
  • Du côté américain et israélien, l’efficacité de leurs forces armées et de leurs services de renseignement est démontrée une nouvelle fois. Toutefois l’usage de la force sans troupes au sol permet de gagner des batailles mais pas la guerre. En effet, aucun des buts de guerre israélo-américains n’a été atteint : ni la chute du régime, ni l’élimination du programme nucléaire iranien (juste stoppé), ni l’anéantissement des capacités balistiques iraniennes (simplement largement réduites), ni l’arrêt des actions déstabilisatrices des milices pro-iraniennes (certes affaiblies mais toujours actives, avec le risque d’un blocage par les Houthis du détroit de Bab el Mandeb, qui aggraverait la crise énergétique).

En réaction à l’échec des pourparlers d’Islamabad, le président Trump a décrété un contrôle américain du détroit d’Ormuz. L’objectif est d’empêcher toute exportation de pétrole iranien et de faire pression sur la Chine et l’Inde – principaux acheteurs de ce pétrole – pour qu’ils obtiennent de Téhéran le rétablissement de la libre circulation dans le détroit d’Ormuz. Ce nouveau développement pose néanmoins une question : l’Iran conserve toujours la capacité de frapper les navires commerciaux de pays « inamicaux », ce qui ne convaincra pas les assureurs de couvrir ce risque. Dans ce cas, les Américains pourraient tenter une opération militaire pour annihiler les capacités de frappe iraniennes dans le Golfe et on ne sait pas où mènerait l’escalade. Nous entrons donc dans une guerre de nerfs, même si le cessez-le-feu (jusqu’au 22 avril) n’est apparemment pas remis en cause et si des pourparlers sont en cours.

Outre l’Iran et le Liban, les pays du Golfe sont les premières victimes de cette guerre qu’ils avaient essayé d’éviter. Ils sont naturellement exaspérés par les frappes iraniennes mais ils savent qu’ils sont vulnérables et qu’ils devront continuer à vivre avec ce voisin difficile. Ils sont par ailleurs déçus de la protection américaine qui a montré ses limites, tout en souhaitant naturellement la conserver. Ils sont enfin inquiets des ambitions de Netanyahou et ne veulent pas d’une hégémonie israélienne succédant à celle de l’Iran. C’est la raison pour laquelle ils prêchent une désescalade et soutiennent la médiation pakistanaise en faveur d’un règlement global et durable, au risque – si la guerre reprend – de frappes sur leurs installations vitales qui aggraveraient la crise énergétique mondiale.

A quoi peut-on s’attendre désormais ? Netanyahou continue à pousser Trump à « finir le travail » en Iran et contre le Hezbollah au Liban. En sens inverse, les milieux d’affaires américains et le Pentagone sont inquiets de la poursuite de cette guerre coûteuse et préfèreraient un arrangement même imparfait avec l’Iran. Le vice-président américain Vance a d’ailleurs laissé les propositions américaines sur la table, signe que le dialogue n’est pas totalement rompu. Et le ton tant du président américain que de son secrétaire d’Etat depuis l’échec de la rencontre d’Islamabad confirme que des discussions ont bien lieu pour tenter de trouver un arrangement.

Le Pakistan et ses alliés (Arabie Saoudite, Egypte, Turquie et Qatar) tentent en effet de renouer les fils de la négociation, mais ce sera difficile. En effet, le régime de Téhéran estime pouvoir l’emporter à l’usure, malgré de nouvelles destructions possibles et il dispose encore de capacités de nuisance qui peuvent faire mal. Quant au président Trump, son impulsivité et son imprévisibilité compliquent toute prévision, d’autant plus qu’on peut craindre ses excès et l’absence d’une véritable stratégie de sortie de crise. Trois options sont généralement envisagées :

  • Une escalade incontrôlée qui conduirait à une catastrophe économique, humanitaire et environnementale du fait du bombardement des installations vitales dans la région. Ce n’est heureusement pas la plus probable.
  • Une opération militaire limitée contre les capacités iraniennes dans le détroit d’Ormuz conduisant temporairement à un déblocage du Golfe et permettant au président Trump de proclamer sa « victoire totale », en demandant ensuite aux pays producteurs et consommateurs d’hydrocarbures d’assurer désormais la sécurité du transit à travers le détroit, tout en conservant une présence militaire dans la région.
  • Une reprise de la négociation sur la base de propositions pakistanaises (concertées avec les pays du Golfe, l’Egypte, la Turquie, les Européens et la Chine) pour parvenir à des arrangements même partiels autorisant une sortie de crise. Il est clair que ce serait la meilleure solution, mais elle bute sur l’absence de confiance entre Iraniens et Américains. Il faut tout de même espérer que la raison l’emportera.

Sans préjuger de l’issue de la crise, on aperçoit cependant déjà certaines conséquences prévisibles de cette guerre :

  • Les pays du Golfe sont à nouveau très méfiants à l’égard de Téhéran, malgré la reprise du dialogue, mais aussi interrogatifs sur la fiabilité de la protection américaine. A part les Emirats Arabes Unis, ils ne croient plus à un rapprochement avec Israël – qui est à l’origine de cette guerre désastreuse – et l’on peut avoir des doutes sur l’avenir des accords d’Abraham, comme du « Conseil de la Paix » de Trump. Ils souhaitent maintenant une plus grande coordination entre puissances sunnites de la région (Egypte, Turquie, Pakistan) – dont témoigne le déploiement de forces pakistanaises en Arabie – afin de peser sur les conditions de stabilisation du Moyen Orient.
  • Aux Etats-Unis, le soutien inconditionnel à Israël est de plus en plus mis en cause, notamment dans la jeunesse, en raison du carnage à Gaza mais aussi car beaucoup reprochent à Trump de s’être laissé entraîner dans une guerre qui crée des difficultés économiques au pays. C’est un mouvement de fond sans incidence immédiate, mais auquel Israël se prépare d’ailleurs en cherchant à autonomiser son industrie d’armement.
  • Cette crise a montré un isolement politique des Etats-Unis et d’Israël, mais aussi une division des Occidentaux, ce qui pose la question de l’évolution de l’OTAN. Cette situation bénéficie à la Russie et à la Chine, qui vont certainement profiter de l’affaiblissement du lien transatlantique pour accroître leurs efforts afin de dé dollariser le commerce international.
  • Les principales victimes de cette guerre sont les peuples iranien et libanais. Le régime de Téhéran a hélas tenu et renforce la répression sur la population. Quant au Liban, la perspective de la renaissance du pays s’éloigne, à moins que la négociation directe entre Beyrouth et Tel Aviv donne des résultats, à la condition que Trump impose à Netanyahou une pause dans les frappes israéliennes contre ce pays.
  • La Russie bénéficie à court terme de l’augmentation des prix du pétrole et du gaz ; mais c’est surtout la Chine qui apparaitra comme la principale gagnante de ce conflit : premier importateur des hydrocarbures du Golfe, 1e partenaire commercial des pays de cette région, jouissant d’une bonne image technologique, apparaissant comme une puissance de paix – contrairement à des Etats-Unis jugés agressifs – et ne s’ingérant pas dans les affaires intérieures de ses partenaires, elle a toutes les chances de voir son influence grandir dans la région.
  • Et la France et l’Europe dans tout cela ? Nous avons bien fait de ne pas céder aux pressions américaines et de soutenir l’initiative pakistanaise. En outre, les pays du Golfe souhaiteront diversifier leurs partenaires, ce dont nos pays devraient bénéficier s’ils savent prendre mieux en compte les intérêts (affectés par la crise) de nos partenaires. Ceux-ci devront, en effet, restaurer leur image d’îlot de stabilité et de développement et reprioriser certains de leurs grands projets. Les pays européens devraient donc s’associer aux efforts pakistanais – y compris dans la protection du Liban – et prendre leur part à la sécurisation du détroit d’Ormuz. Leur intérêt est bien d’aider les Etats-Unis à s’extraire honorablement de ce conflit sans causer plus de dommages à l’économie mondiale. Il serait bon enfin que l’on conclut enfin un accord de libre-échange entre l’Union Européenne et le Conseil de Coopération des Etats Arabes du Golfe, dont la longue négociation n’a que trop duré.

 

Bertrand Besancenot
Bertrand Besancenot est Senior Advisor au sein d’ESL Rivington. Il a passé la majorité de sa carrière au Moyen-Orient en tant que diplomate français. Il est notamment nommé Ambassadeur de France au Qatar en 1998, puis Ambassadeur de France en Arabie Saoudite en 2007. En février 2017, il devient conseiller diplomatique de l’Etat puis, après l’élection d’Emmanuel Macron en tant que Président de la République, Émissaire du gouvernement du fait de ses connaissances du Moyen-Orient.