La Zhèng-Xí huì : quand Pékin joue la carte de l’opposition taïwanaise

17.04.2026 - Éditorial

Le 10 avril 2026, Xi Jinping, secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) et président de la République populaire de Chine, a reçu à Pékin Cheng Li-wen, présidente du Kuomintang (KMT), principal parti d’opposition à Taïwan, à la tête d’une délégation arrivée le 7 avril sur le continent via Shanghai et Jiangsu. Première rencontre entre les dirigeants en exercice des deux partis depuis 2015, l’événement présenté comme une relance du dialogue trans-détroit ne se comprend pas isolément. Il s’inscrit dans un jeu triangulaire Taipei-Pékin-Washington dont les règles sont en train de se redéfinir.

Une mise en scène dont Pékin maîtrise le calendrier

Le choix du timing a été délibéré. Le sommet Trump-Xi, prévu fin mars, a été repoussé aux 14 et 15 mai  2026 en raison du conflit au Moyen-Orient. Ce décalage a offert à Pékin une fenêtre d’initiative immédiatement saisie : en faisant précéder le sommet sino-américain de la rencontre Cheng-Xi, la Chine passe d’une posture réactive à une logique proactive. Il ne s’agit plus de s’adapter à l’agenda de Washington, mais de le structurer en amont.

La scénographie a elle aussi été soignée. À Nanjing, Cheng s’est recueillie au mausolée de Sun Yat-sen, fondateur commun des deux partis rivaux, et y a prononcé un discours riche en symboles : colonisation japonaise, guerre civile, douleur partagée de la séparation. Cheng n’a pas manqué d’établir un parallèle entre les 392 marches et le chiffre du Consensus de 1992. La poignée de mains devant les caméras dans la Grande Salle du Peuple, lieu réservé aux chefs d’État, a conféré à la présidente du KMT une stature diplomatique dépassant son mandat partisan. Xi a joué la partition de l’inévitabilité historique : « Le grand mouvement qui pousse les compatriotes des deux rives à se rapprocher ne changera pas. C’est le cours inévitable de l’Histoire. »

Le fond : un accord de façade, des divergences structurelles

Les deux parties ont réaffirmé leur adhésion commune au « Consensus de 1992 » et leur opposition à l’indépendance de Taïwan, plancher minimal de tout dialogue entre KMT et PCC. Xi a réitéré que « l’indépendance de Taïwan est la principale menace pour la stabilité du détroit » et a appelé à résister ensemble aux « ingérences étrangères ». Cheng a déclaré les deux rives « une seule Chine », tout en précisant que chacune l’interprète différemment.

Sur le fond, le fossé reste  toutefois béant. Pour Pékin, le Consensus de 1992 implique la souveraineté de la RPC sur l’ensemble de la Chine, Taïwan inclus. Pour Taipei, il désigne simplement l’existence d’une seule Chine avec deux gouvernements distincts. Dans la formule « unification pacifique » les Chinois du continent retiennent le mot « unification » ; Cheng met l’accent sur la « paix ». Un même terme recouvre deux projets radicalement opposés. Cheng a d’ailleurs jugé l’unification pacifique « prématurée » et les conditions « pas encore réunies », invitant Xi à se rendre à Taïwan « si le KMT gagne en 2028 ».

Pékin a néanmoins su associer à la rencontre des effets tangibles. Le 12 avril, le Bureau des affaires de Taïwan a publié dix mesures concrètes : mécanisme de communication régulier PCC-KMT, reprise du tourisme individuel, accès facilité des produits taïwanais au marché continental, marchés d’échanges pour les PME. Ce paquet de concessions économiques est calibré pour renforcer le KMT à l’approche des élections locales taïwanaises de fin 2026 et des présidentielles de 2028.

Il serait  toutefois inexact de réduire Cheng Li-wen à une simple pièce dans le jeu de Pékin. Élue à la surprise générale à la tête du KMT en octobre 2025, cette avocate de formation,  qui a fait ses premières armes au DPP avant d’en claquer la porte en 2002,  joue un jeu à deux niveaux simultanément. Face à Pékin, elle pose des conditions : l’unification est « prématurée », les conditions « pas encore réunies », et elle invite Xi à se rendre à Taïwan « si le KMT gagne en 2028 ». Face à son propre électorat, elle cherche à capitaliser sur des concessions économiques concrètes (tourisme, agriculture, accès au marché) tout en se protégeant contre l’accusation récurrente de « vendre Taïwan » qui a plombé ses prédécesseurs lors des trois dernières élections présidentielles. Sa stratégie de « dissuasion par le dialogue » est risquée dans les deux sens : trop de proximité avec Pékin fragilise sa base électorale ; trop de distance annulerait le bénéfice politique du voyage. La réussite de ce pari dépendra de sa capacité à convertir des gains économiques visibles en capital électoral d’ici 2028, sans que Pékin ne l’enferme dans un alignement qu’elle ne souhaite pas.

La variable Trump : l’enjeu stratégique central

C’est ici que se révèle la vraie portée de la manœuvre chinoise. En accueillant la cheffe de l’opposition et en lui conférant une légitimité internationale, Xi construit un récit utilisable lors de son face-à-face avec Trump : celui d’une Chine favorisant activement la paix dans le détroit, face à un gouvernement Lai Ching-te présenté comme un facteur d’instabilité. Ce récit chinois a plusieurs objectifs :

D’abord contester la légitimité de la vente d’armes américaines de 13 milliards de dollars à Taïwan, suspendue par Trump à la demande de Pékin après un entretien téléphonique en février 2026. Xi pourrait arguer qu’un semblant de consensus taïwanais sur la « une seule Chine » rend superflue une telle livraison. Ensuite, faire évoluer la position américaine traditionnelle de « non-soutien » à l’indépendance de Taïwan vers une « opposition » explicite, voire d’une préférence pour une « résolution pacifique » vers un soutien à la « réunification pacifique », demande déjà formulée à San Francisco en 2023, rejetée par Biden. Enfin, le KMT bloque déjà au Parlement taïwanais le budget de défense spécial de 40 milliards de dollars proposé par Lai, lui opposant une version réduite à 12 milliards. Cheng a confirmé cette position lors de sa conférence de presse à Pékin, signal direct à Washington.

Le scénario le plus préoccupant n’est donc pas une guerre imminente, mais une érosion progressive : un Trump disposé à concéder sur Taïwan contre des avantages commerciaux, un KMT freinant le réarmement taïwanais au Parlement, une Chine normalisant sa présence militaire dans le détroit tout en maintenant la fiction d’un dialogue de paix. C’est dans cet espace ambigu, entre guerre et paix formelle, que la rencontre a trouvé sa vraie signification stratégique.

Il serait cependant réducteur de présenter Washington comme un acteur passif dans cette séquence. Trump n’est pas seulement la cible de la manœuvre chinoise,  il en est aussi un coauteur involontaire. C’est lui qui a suspendu la vente d’armes à Taïwan à la demande de Xi, lui qui a publiquement évoqué des « concessions possibles » sur la question taïwanaise avant même que le sommet ne soit fixé, lui qui a imposé des droits de douane punitifs sur les produits taïwanais en 2025 avant de les réduire partiellement sous pression industrielle. Sa logique est transactionnelle : Taïwan est une monnaie d’échange dans une négociation globale qui porte sur le commerce, le fentanyl, et la dette américaine bien plus que sur la sécurité de l’Indo-Pacifique. Le risque n’est donc pas que Pékin convainque un Trump récalcitrant,  c’est que Trump soit déjà disposé à concéder, et que la rencontre Cheng-Xi lui fournisse simplement la justification narrative dont il a besoin pour le faire.

Taïwan fracturée, mais pas conquise

À Taïwan, la réaction a été immédiate et contrastée. Le président Lai Ching-te a déclaré sur Facebook que « l’Histoire enseigne que céder à des régimes autoritaires ne fait que sacrifier souveraineté et démocratie ». Les manœuvres navales chinoises se sont poursuivies pendant et après la visite;  le nombre de bâtiments déployés dans les mers de Chine méridionale et orientale a  même sensiblement augmenté.

Mais 56 % des Taïwanais ont jugé le voyage de Cheng favorablement, selon un sondage d’avril 2026. La fatigue de la confrontation avec Pékin est réelle, d’autant que les droits de douane Trump de 2025, les déclarations erratiques de la Maison Blanche sur le Canada ou le Groenland, et la guerre américaine en Iran ont semé le doute sur la fiabilité de Washington. Cela ne signifie pas un soutien à l’unification : une majorité croissante de Taïwanais s’identifie comme « taïwanaise » et non « chinoise », proportion encore plus marquée chez les jeunes. Le statu quo, ni indépendance, ni unification, reste la préférence dominante. Ce que refuse Pékin à terme.

Cette résistance identitaire a une traduction concrète. Selon une enquête de l’université Duke publiée en septembre 2025, 67 % des Taïwanais s’identifient comme exclusivement taïwanais,  une proportion en hausse continue depuis vingt ans, et 20 % déclarent qu’ils résisteraient ou s’engageraient dans l’armée en cas d’attaque. Le vrai pari de Pékin n’est pas de convaincre les Taïwanais mais de les contourner en influençant leur paysage politique via le KMT, en fragilisant leur budget de défense au Parlement, en attendant que la lassitude et l’incertitude américaine fassent le travail que la coercition militaire ne peut pas accomplir seule.

Implications pour la France et l’Europe

La rencontre Cheng-Xi peut sembler lointaine des préoccupations européennes immédiates. Elle l’est moins qu’il n’y paraît. Le premier enjeu est industriel et technologique. Toute déstabilisation du détroit de Taïwan, même par érosion graduelle plutôt que par conflit ouvert, menace l’approvisionnement mondial en semi-conducteurs avancés. TSMC fabrique à Taïwan plus de 90 % des puces les plus sophistiquées dont dépendent Airbus, le secteur automobile européen, la défense et les télécommunications. Une crise dans le détroit, même non militaire (blocus économique, pressions sur les chaînes d’approvisionnement), provoquerait une perturbation industrielle majeure pour l’Europe sans équivalent disponible à court terme, malgré les efforts du European Chips Act. Le deuxième enjeu est géopolitique. Si Xi réussit lors du sommet Trump-Xi à obtenir une évolution de la position américaine sur Taïwan,  passage de « résolution pacifique » à « réunification pacifique », ou réduction significative de l’armement américain à Taïwan, le précédent affaiblirait la crédibilité des engagements américains envers l’ensemble de ses partenaires.

Le troisième enjeu est normatif. La stratégie chinoise dans le détroit : contourner le gouvernement légitime par le biais d’un parti d’opposition, utiliser des concessions économiques pour influencer des élections, normaliser la présence militaire tout en maintenant un discours de paix, constitue un manuel d’ingérence politique dont les techniques s’exportent. Ce que Pékin pratique à Taïwan aujourd’hui pourrait s’appliquer demain dans d’autres démocraties de la région indopacifique, voire dans les États membres de l’UE à forte diaspora chinoise.

Conclusion

La rencontre n’a donc pas marqué un tournant décisif dans les relations trans-détroit. Elle ne constitue ni une avancée vers la réunification, ni une véritable relance du dialogue. Elle révèle en revanche une transformation du jeu stratégique régional : Pékin exploite les divisions politiques internes à Taïwan pour avancer ses intérêts, prépare le terrain avant le sommet Trump-Xi, et normalise une forme d’influence politique que le gouvernement taïwanais ne peut contrer seul. En amont de la rencontre, Isabelle Feng, vice-présidente d’Asia Centre, anticipait déjà la possibilité d’un dialogue de sourds. Mais un dialogue parfaitement utile pour celui qui en maîtrise le calendrier et la mise en scène  et dont les conséquences dépassent largement les rives du détroit.

Arnaud Leveau
Arnaud Leveau est membre du Comité d’orientation d’Asia Centre. Il a plus de 25 ans d'expérience pratique dans la région Indo/Asie-Pacifique aussi bien dans l'industrie, les affaires gouvernementales que la recherche en relations internationales. Titulaire d'un doctorat en science politique de l’École normale supérieure de Lyon, il est l'auteur de nombreuses publications sur la péninsule coréenne, la Thaïlande, l'Asie du Sud-Est et les questions de sécurité dans la région Indopacifique. Il enseigne également le monde des affaires en Asie à l’université Paris Dauphine PSL.